Si l’historien Marc Simard déplore le peu de hauteur de l’humour au Québec, il rappelle néanmoins que les blagues dont l’objet se trouve sous la ceinture sont vieilles comme le monde.
La semaine dernière, nous avons été témoins d’un débat tragi-comique, qui a notamment mis aux prises Denise Bombardier, chroniqueuse au Journal de Montréal, et l’humoriste Christine Morency.
Madame Bombardier a lancé les hostilités le lundi 16 janvier en dénonçant «le règne de la grossièreté». Après avoir critiqué la généralisation du tutoiement, synonyme selon elle de «l’obsession de l’égalité», elle a semoncé les «humoristes spécialistes d’une langue teintée de matières fécales, d’expressions sexuelles pornographiques» et d’autres infamies.
Elle s’en est particulièrement prise, sans la nommer, à l’humoriste Christine Morency, qui avait eu le mauvais goût de péter dans la figure d’un de ses camarades humoristes dans une série (LOL: Qui rira le dernier?) présentée sur Prime Video.
La preuve d’une «désagrégation culturelle»?
Selon madame Bombardier, ce type de dérive scatologique seraient un symptôme de la «désagrégation culturelle du Québec», rien de moins.
Dans son style un peu fruste et posant en victime, l’humoriste lui a répondu lors d’un show de télé, mais rien de ce qu’elle a dit ne mérite d’être reproduit ici.
D’entrée, il faut concéder à madame Bombardier qu’elle a raison en ce qui concerne le niveau des humoristes québécois actuels. La production de la plupart de ceux-ci se situe nettement en bas de la ceinture.
J’ai eu le bonheur et le privilège d’assister jadis à des spectacles d’Yvon Deschamps et de Sol, et j’en suis ressorti enchanté, en plus d’avoir beaucoup ri.
Mais quand, par malheur, je «pitonne» en perdant mon temps devant la petite lucarne et que je tombe sur la diffusion d’un spectacle d’humour québécois actuel, je n’arrive pas à comprendre pourquoi les spectateurs s’esclaffent devant ces «jokes de mononcles» qui tournent le plus souvent autour du quatuor «pipi-caca-tétons-pénis» ou des banalités de la vie quotidienne et des relations de couple.
Et je comprends encore moins pourquoi ils dépensent leurs économies pour assister à des spectacles qui ne valent même pas une vesse-de-loup.
Au bout de trois minutes, je zappe, le plus souvent sans même avoir esquissé un sourire. Je reconnais qu’il existe encore des humoristes de talent au Québec, comme Daniel Lemire et Martin Matte pour ne nommer que ceux-là.
Mais chez la grande majorité, l’esprit se fait rare, ce qui n’empêche pas la plupart de très bien gagner leur vie. Et ce n’est pas parce que je suis nostalgique de l’humour d’antan: j’ai vu, entre autres, la Poune et Manda, et ça ne volait pas haut.
Un déclin bien relatif
Ce n’est donc pas une question de déclin social ou mental. J’en veux pour preuve un spectacle qui était présenté à Paris, pourtant une des grandes capitales artistiques de l’époque, pendant la Belle Époque, et qui mettait en vedette un dénommé Joseph Pujol, mieux connu sous son nom d’artiste, le Pétomane.
Selon l’historien Theodore Zeldin (Histoire des passions françaises), dont je reprends ici les descriptions, le spectacle du Pétomane au Moulin Rouge était le plus couru de l’époque, surpassant même ceux de la grande Sarah Bernhardt et de Lucien Guitry (le père de Sacha). Des spectateurs s’évanouissaient d’avoir trop ri tandis que d’autres devaient être évacués d’urgence par des infirmières pour divers malaises viscéraux.
Des blagues vieilles comme le monde
Au début de son spectacle, le Pétomane expliquait à son auditoire que son anus était doté de facultés exceptionnelles, puis il s’exécutait sans vergogne. Parmi ses numéros les plus salués, l’imitation d’une jeune fille, celle d’une belle-mère et celle d’une mariée la veille de sa nuit de noces et le lendemain matin (on se demande bien quels bruits son orifice pouvait alors émettre!), ainsi que le son du travail d’une couturière déchirant un tissu, d’une durée de plus de dix secondes.
Il réussissait même à faire fumer son trou de balle au moyen d’un tuyau et à jouer de la flute (on suppose néanmoins qu’il n’exécutait pas le concerto pour flute no 1 de Mozart en sol majeur).
On conçoit que cet individu avait un talent hors du commun, mais il n’en reste pas moins que ce n’était qu’une affaire de flatulences contrôlées.
Ce qui nous ramène à la décadence. Soyons honnêtes, les blagues dont l’objet se trouve sous la ceinture ont toujours existé, que ce soit dans les résidences où s’exécutaient des mononcles avinés, autour d’un feu de camp en camping ou dans des salles de spectacle.
Déjà, chez les anciens Romains, les farces graveleuses pullulaient et l’immense Rabelais en fit grand usage.
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Parler de «désagrégation culturelle» est donc non seulement excessif, mais carrément faux. Là-dessus, les travaux de l’historien Zeldin nous rappellent à l’ordre en nous démontrant qu’il n’y a jamais eu d’époque où la grande culture, celle des Shakespeare et des Proust, régnait sans partage.
Un peu de sociologie historique et d’histoire culturelle serait à cet égard de nature à calmer ceux qui voient des signes de déclin partout. En l’espèce, ce débat est symptomatique d’une société désenchantée et d’un grave manque de perspective.
Cela dit, on peut quand même déplorer que tant d’humoristes n’arrivent pas à élever leur art» au-dessus de leurs fonctions digestives et de leurs humeurs et que plusieurs, lorsqu’invités à des émissions de divertissement à la télévision, « pètent plus haut que le trou».
Quoiqu’il en soit, comme le dit le proverbe, «il ne faut pas renier son cul pour un pet».













