Pour l’auteur et historien Marc Simard, les dangers de l’alcool sont beaucoup moins grands que les périls que fait courir à notre civilisation le sanitarisme, une idéologie qui réduit l’existence à une course à l’évitement de tous les risques.
Selon une nouvelle étude du Centre canadien sur les dépendances et l’usage de substances (CCDUS), datée de janvier 2023 et fondée sur 150 études scientifiques récentes, il faudrait désormais se limiter à deux consommations d’alcool par semaine si on veut limiter au maximum les risques pour sa santé.
Jusqu’à décembre dernier, Éduc’Alcool sommait les hommes de ne pas consommer plus de quinze verres par semaine et les femmes dix. Le CCDUS propose donc une réduction drastique de la consommation.
Mais le rapport renferme une information encore bien plus troublante: à partir de sept verres ou plus par semaine, le risque d’ACV, de cancer ou de maladie cardiaque augmenterait de manière «radicale».
Voilà donc un produit naturel (je ne parlerai ici que de vin et de bière, les seuls alcools que je bois), que les Humains consomment depuis quelque huit mille ans, qui vient d’être classé comme «drogue la plus dangereuse» qui existe selon Patrick Lagacé, et dont les chercheurs du CCDUS nous disent, au fond, qu’il est un grave facteur de maladies mortelles.
Quand je pense à ces milliards de nos ancêtres qui ont consommé ce poison dans l’ignorance la plus complète, je ne sais pas si je dois me réjouir pour eux ou les plaindre.
«Faire peur au monde»
J’ai lu cette étude en diagonale (elle est excessivement répétitive, moralisatrice et barbante).
Selon ce que j’en ai compris, elle a deux objectifs: un qui est formulé clairement, soit inciter les gouvernements à apposer sur les bouteilles et les canettes d’alcool des avertissements sur la nocivité du produit, comme on l’avait fait il y a plusieurs années sur les paquets de cigarettes; et un second, pas formellement mentionné, mais qui transpire du style, de la mise en page et de la conception des graphiques et des tableaux, «faire peur au monde».
Parmi ces tableaux et graphiques, le Risque accru de maladies et de blessures, selon la consommation moyenne hebdomadaire d’alcool (en pourcentages), le Nombre d’années de vie perdues (AVP) par 1 000 vies en raison de causes précises, selon la consommation moyenne hebdomadaire, et le Risque à vie d’années de vie perdues attribuable à la consommation d’alcool. À côté de cette numérologie eschatologique, l’Enfer de Jérôme Bosch est du pipi de chat.
Bien sûr, personne n’est contre la vertu ni contre la santé, et encore moins favorable à la maladie et à la souffrance. Mais il me semble que la publication de cette étude est un autre symptôme de l’implantation dans notre société de l’idéologie sanitariste et du développement de la société sécuritaire qu’on cherche inexorablement à nous imposer (voir le livre Crise sanitaire et régime sanitariste), souvent avec notre consentement, hélas.
Risque zéro
Cette étude contribue en effet à exacerber une tendance lourde qui existe depuis quelques décennies dans notre société, et dont les principales composantes sont:
L’obsession du risque zéro dans tous les domaines (Jérôme Blanchet-Gravel parle de «risquophobie»); la manipulation psychologique du public par les pontes de la Santé publique, dont les avertissements quant aux périls qui nous guettent se succèdent à un rythme effarant; l’utilisation à outrance de l’argument scientifique et de l’appareil statistique pour faire taire les sceptiques; et l’endoctrinement de la population autour de valeurs apparemment incontestables comme la santé et l’espérance de vie.
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Les chroniqueurs qui ont commenté l’étude du CCDUS nient qu’elle soit prohibitionniste ou puritaine. Ils disent plutôt qu’elle nous transmet des informations dont la véracité est inattaquable et qu’elle nous permet ainsi de faire des choix éclairés.
C’est une interprétation qui est tout à fait acceptable, raisonnable même, mais qui passe à côté du contexte dans lequel nous baignons: l’obsession sanitaire. Aujourd’hui, la plupart des gens veulent mourir très vieux, en pleine santé, et sont réfractaires au risque.
Vivre, mais pour quoi?
Entre nous, qui ignorait, avant la publication de cette étude, que l’alcool peut être nocif (car celle-ci, malgré son ton apocalyptique, nous parle essentiellement de l’accroissement du risque, pas de certitudes), qu’il peut être facteur de violence, qu’il détruit des cellules du cerveau et qu’il est susceptible de provoquer le développement de certaines maladies mortelles? À ma connaissance, personne. Donc, l’argument du choix éclairé qu’elle nous permettrait soudainement de faire me paraît un peu tiré par les cheveux.
Quand même, pour les buveurs, l’étude du CCDUS a un certain avantage. Avant, quand on discutait entre amis de «consommation», si un homme avouait «boire trop», on savait qu’il prenait plus de 15 consommations par semaine. Maintenant, tout buveur boit trop!
J’ai eu des amis et des parents qui sont décédés parce qu’ils consommaient trop (cirrhose, infarctus, ACV…). Mais personne ne me fera avaler qu’ils ne savaient pas qu’ils couraient des risques. Et je ne pense pas que l’étude hystérique du CCDUS les aurait fait changer d’avis, même si on leur avait prédit l’avenir.
Il y a vingt-sept ans, j’ai eu un diagnostic de maladie de Crohn. Mon médecin m’a alors fait une liste de proscriptions alimentaires: café, chocolat, mets épicés, beurre d’arachides et, bien sûr, alcool. Je l’ai poliment envoyé paître en ce qui concerne l’alcool et le chocolat, qui font partie à mon point de vue de la qualité de la vie.
Et je ne me trouve pas plus mal (en apparence du moins) qu’en 1996. Par bonheur, je ne l’ai pas écouté! En d’autres mots, je ne suis pas prêt à sacrifier ma qualité de vie pour vivre plus longtemps.
À ce propos, une anecdote. J’ai vu mon grand-père autochtone pour la dernière fois quand il venait de franchir les 80 ans et qu’il était encore en bonne forme physique. Je n’ai jamais oublié ce qu’il m’a dit alors: «Je veux mourir. Je ne peux plus chasser ni pêcher, mes amis sont tous morts, et je n’ai plus personne avec qui jouer aux dames, aux échecs et aux cartes». Ça m’a brisé le cœur, mais m’a aussi servi d’avertissement.
L’État-garderie
Il a dû attendre sept ans pour voir son vœu exaucé. Il ne buvait pas, mais fumait! Le problème, avec l’étude du CCDUS n’est même pas le ton alarmiste qu’on y trouve.
C’est le fait qu’elle est un vecteur de l’idéologie sanitariste en vertu de laquelle il faut désormais éviter tout risque (car c’est bien de risques qu’on y parle), faire passer la santé avant tout dans toutes nos décisions, mettre rigoureusement en pratique les avis des scientifiques de la Santé publique qui, c’est bien connu, veulent «notre bien», et, bien sûr, nous priver de tous les petits plaisirs comme le sucre et l’alcool qui, vous le savez aussi bien que moi, sont néfastes pour nos organes.
Si je me plie aux dictats de l’idéologie sanitariste, il ne me reste plus qu’à attendre la mort chez moi en prenant le moins de risques possible. Faire du vélo et marcher dans les rues? Le péril automobiliste est beaucoup trop grand!
Manger des produits qui contiennent des gras trans et ainsi bousiller mon cœur et mon foie? Boire une ou deux coupes quotidiennes de vin et ainsi faire croître «radicalement» le danger de contracter une maladie mortelle? Nenni!
Il me restera bien sûr la lecture, que je chéris, à condition de ne pas avoir perdu la vue ou l’esprit entre temps, bien sûr. Et la marche pour faire mes dix mille pas entre le salon et la cuisine. «Y’a d’la joie…», chantait Trenet.
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Honnêtement, je ne vois pas l’intérêt de me rendre jusqu’à un âge canonique auquel mes enfants devront prendre soin de moi, où je vivrai peut-être dans un mouroir la couche aux fesses, où je subirai les effets croissants des dérèglements climatiques, où je devrai me taper les discours des aumôniers qui viendront me promettre le paradis (qui, comme le chantait Brel «n’existe pas») et me parler de la bonté de Jésus, une création littéraire, où je perdrai progressivement la mémoire jusqu’à ne plus me souvenir des noms de ma progéniture, et où je ne pourrai probablement même plus consommer mon vin quotidien.
De mon point de vue, les dangers de la consommation modérée d’alcool sont beaucoup moins grands que les périls que fait courir à notre civilisation l’idéologie sanitaire.
Car, comme le disait Momo (Émile Ajar, La Vie devant soi), «madame Rosa dit que la vie peut être très belle mais qu’on ne l’a pas encore vraiment trouvée et qu’en attendant il faut bien vivre».










