Professeur retraité de l’Université Laval, Claude Simard dénonce l’emprise sur le Québec d’un courant puritain opposé à toute expression de légèreté, de désir et de plaisir de vivre.
Le Grand Prix automobile de Montréal revient en fin de semaine après deux ans de pandémie. Cette course de Formule 1 de niveau international se déroule pendant trois jours sur le circuit Gilles-Villeneuve de l’île de Notre-Dame. Elle marque depuis une quarantaine d’années le début des festivités estivales de la métropole.
Longtemps synonyme de compétition enlevante très prisée par le public, la course de Formule 1 de Montréal est devenue aujourd’hui l’objet d’opprobre et de rejet, et les coureurs ont vite perdu leur figure de champions admirés pour revêtir plutôt celle de suppôts du vacarme mâle et de la pollution.
Pollution, patriarcat, variole du singe…
Maints commentateurs et commentatrices des médias québécois ont dénoncé les vices de cet événement sportif. Les courses automobiles seraient scandaleusement anti-écologiques et perpétueraient au sein de la population le goût dévastateur des véhicules à hydrocarbure.
Sport essentiellement de phallocrates idolâtres de mécanique automobile, elles entretiendraient le patriarcat toxique qui empoisonne les sociétés occidentales depuis des siècles.
Sport essentiellement de phallocrates idolâtres de mécanique automobile, elles entretiendraient le patriarcat toxique qui empoisonne les sociétés occidentales depuis des siècles.
Le bruit infernal produit par ces bolides qui filent à des vitesses folles perturberait la tranquillité des citoyens de Montréal, au point de nuire à la santé mentale des plus fragiles.
Après deux ans de prophylaxie intensive, en ces jours où pèse la menace du virus dramatiquement médiatisé de la variole du singe, l’événement serait dangereux sur le plan sanitaire puisque, en permettant aux spectateurs de s’assembler autour de la piste, il contreviendrait au principe de la distanciation sociale visant à freiner les infections.
La morale sexuelle serait aussi en péril, car l’esprit de fête entourant la course entraînerait les gens à multiplier leurs relations sexuelles au risque de provoquer une explosion d’ITS. Le verdict a été implacablement prononcé par Aurélie Lanctôt, chroniqueuse au Devoir et à ICI Radio-Canada: «Le Grand Prix doit cesser d’exister.»
Il est vrai que les proxénètes profitent du Grand Prix pour faire des profits en exploitant leurs victimes, ce qui est totalement inacceptable et condamnable, mais faut-il interdire pour autant tous les grands événements?
Il est vrai que les proxénètes profitent du Grand Prix pour faire des profits en exploitant leurs victimes, ce qui est totalement inacceptable et condamnable, mais faut-il interdire pour autant tous les grands événements?
Ces récriminations proviennent de groupes hétérogènes: des écologistes radicaux qui veulent réduire à tout prix l’empreinte humaine sur Terre sans considération pour la vie sociale, des wokes qui luttent contre tout ce qui a pour eux une apparence patriarcale, des baby-boomers pour qui leur confort personnel est devenu la priorité.
Au premier regard, elles semblent aussi concerner des questions différentes: la protection de l’environnement, le féminisme antimachiste, la paix et la salubrité publiques ainsi que la sexualité. Mais fondamentalement, elles procèdent d’un même esprit puritain.
Triomphe du puritanisme
Le puritanisme en cause ici est de nature idéologique plutôt que religieuse, bien qu’il partage bien des caractéristiques de la doctrine protestante.
D’abord son rigorisme: ses adeptes accusent un attachement très strict aux valeurs qu’ils promeuvent et aux mœurs qu’ils cherchent à implanter dans la société; ils sont persuadés que rien n’est bon en dehors de leurs principes.
Ensuite son intolérance: les néo-puritains nient aux autres le droit d’avoir des opinions contraires aux leurs et s’entêtent à exclure tous les modes de vie qu’ils jugent inacceptables. Ils ont beau clamer leur amour de la diversité et de l’ouverture, ce sont au contraire des exaltés liberticides qui ne supportent pas que l’on pense et que l’on vive différemment d’eux.
L’étiquette de puritain leur convient très bien, car ils ambitionnent de purifier le monde, d’en extirper toutes les formes du mal: le mal écologique, le mal sexiste, le mal sonore, le mal sanitaire, le mal sexuel…
Moralisateurs, ils prêchent la vertu à tous les niveaux: privé, civil, social et environnemental. Ils rêvent d’une condition humaine délivrée de toutes ses faiblesses. Il faudrait que les êtres humains se comportent parfaitement dans l’ensemble des divers aspects de leur vie.
Ils devraient respecter scrupuleusement la Nature, abolir toute distinction entre les hommes et les femmes jusqu’à nier l’existence de la dualité biologique de l’espèce, éviter toute atteinte à la quiétude communautaire à n’importe quel moment, restreindre le plus possible les rencontres sociales pour diminuer le risque de contamination, policer les rapports sexuels jusqu’à conclure une entente explicite préalable…
Le Grand Prix comme incarnation du Mal
Pour arriver à ce parfait état de bonheur et de sécurité, il n’y a pas d’autre moyen que d’imposer aux gens des règles leur dictant la conduite à suivre en toute chose. La pureté ne va pas en effet sans règles qui imposent ce qu’il faut faire et interdisent ce qu’il ne faut pas faire. Le Grand Prix de Montréal doit être banni, parce qu’en contrevenant à ces règles, il est l’incarnation du mal.
Le puritanisme de notre époque oppose son rigorisme à l’hédonisme. Il craint la légèreté, les excès, les passions, les fêtes, le bruit, l’agitation, les débordements; il fuit le plaisir de vivre intensément et s’enferme dans l’austérité de l’écologisme radical, de la misandrie, de l’hygiénisme hypocondriaque, de l’égocentrisme pantouflard et de la pudibonderie.
Son idéal est ennuyeusement utopique et niais, car il nie l’impétuosité inextinguible du genre humain telle qu’elle s’exprime par la vitesse tonitruante des bolides d’une course automobile.
Ces néo-puritains devraient faire comme leurs prédécesseurs protestants du XVIIe siècle: quitter ce pays dépravé pour aller fonder ailleurs leur paradis terrestre, et ainsi laisser vivre les autres librement comme ils le désirent.










