Valeurs opposées, services publics réduits, santé souvent inaccessible: les Canadiens ont tout intérêt à résister aux illusions du rêve américain, selon l’historien Marc Simard.
Dès son assermentation, le président Trump a fait plusieurs affirmations selon lesquelles le Canada devrait devenir le 51e État américain. Il a même estimé, à sa manière habituelle, c’est-à-dire sans base factuelle, qu’une majorité de Canadiens était en faveur de cette éventualité.
Outre le fait que cette annexion est à peu près impossible sur les plans juridique et politique, comme je l’ai déjà démontré dans ces pages, elle est rejetée par une très forte majorité de Canadiens (environ 85%), un chiffre quasi identique à celui des habitants du Groenland, qui déclinent eux aussi l’aimable offre de Trump, qui prend la mappemonde pour un jeu de RISK.
Dans son argumentaire, celui-ci lance des fanfaronnades (les États-Unis n’ont pas besoin du Canada), profère des menaces et suggère des avantages pour les Canadiens.
Les tarifs, une arme à double tranchant
Sa principale arme, en disciple du mercantilisme (une philosophie économique du XVIIe siècle) qu’il est, nous imposer des tarifs douaniers de 25%: «Si vous devenez un État, nous n'aurons pas besoin de vous imposer des tarifs douaniers».
Or, comme l’ont montré de nombreux économistes, même si ces tarifs étaient dommageables pour l’économie canadienne, ils le seraient tout autant pour l’économie américaine (ce sont les Américains qui les paieraient!) et, surtout, ils y causeraient de l’inflation, la hantise des citoyens américains et la raison pour laquelle ils ont montré la porte aux Démocrates.
Trump nous laisse aussi entrevoir un pays de cocagne: «Ils profiteraient de meilleurs soins de santé, n’auraient plus à se préoccuper de beaucoup de choses» et jouiraient également d’importantes baisses d’impôts, des demi-vérités.
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En ce qui concerne les soins de santé, les États-Unis se trouvent derrière le Canada dans les classements mondiaux (accès et coûts).
De plus, l’accès aux soins de santé aux USA est l’apanage des millionnaires et de ceux qui peuvent se payer des assurances-santé ou qui bénéficient d’une que leur employeur leur offre. Les pauvres et les 65 ans et plus sont minimalement protégés par Medicaid et Medicare, bonifiés par l’Obamacare.
Pour la classe moyenne (or, le Canada est un pays de classe moyenne), rien, sinon les assurances privées prohibitives (plus chère que le réseau privé ici) ou le risque de se retrouver à la rue en cas de maladie.
En effet, un Américain de la classe moyenne qui n’est pas assuré et qui voit la maladie le frapper, lui ou un membre de sa famille, est à risque de tout perdre tant les frais de santé sont prohibitifs. Nombre d’Étatsuniens sont ainsi forcés de «vivre dans leur char», une des caractéristiques les plus consternantes de cette société pourtant riche. C’est un pensez-y bien!
C’est cher, la liberté aux États-Unis
Quant aux impôts, ils sont bien sûr moins élevés aux États-Unis qu’au Canada, mais la conséquence en est que l’État y offre beaucoup moins de services publics qu’ici, de sorte que tout y est plus cher. Ainsi, en éducation, les droits de scolarité sont extrêmement élevés et la valeur des diplômes universitaires reflète cette gradation financière.
Pour fréquenter une université prestigieuse, dont le diplôme ouvre la voie aux carrières payantes, il n’y a que trois voies: soit être le rejeton de nantis; soit faire partie d’une famille de la classe moyenne dont les parents se saignent pour financer les études de leurs enfants; soit obtenir une bourse «au mérite».
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Dans ces conditions, que valent les affirmations des charlatans qui prétendent qu’une majorité de Canadiens sont favorables à l’annexion aux États-Unis ou qu’elle leur serait bénéfique? En fait, pas grand-chose. Et cela sans compter l’important clivage de valeurs qui sépare les deux peuples.
Quelques exemples en vrac: la plupart des Canadiens réprouvent la libre-circulation des armes à feu qui existe chez nos voisins, et qui a été à l’origine de 19 384 homicides en 2020.
Ici, une majorité de la population est favorable à l’avortement, alors qu’aux États-Unis, on dénombre 14 États où il est interdit, cinq où il est restreint et six où il est en danger (chiffres de 2024).
Alors qu’ils prétendent vivre dans le pays de la liberté, les Américains ont mis en place un index des livres interdits dans les salles de classe et les bibliothèques de nombreux États (4240 livres interdits en 2023, dont Les Raisins de la colère de Steinbeck, 1984 de Orwell et Le Meilleur des mondes de Huxley), une aberration pour la plupart des Canadiens.
Enfin, le culte de l’enrichissement à tout crin gangrène le pays de l’Oncle Sam, où les membres de la classe moyenne sont considérés comme des ratés.
Des peuples distincts
En réalité, les valeurs des citoyens canadiens et américains sont diamétralement opposées sur de nombreux points, surtout en ce moment où les Américains sont en train de jeter leur système démocratique et l’État fédéral aux orties.
Dans ces conditions, sans même tenir compte des énormes complications juridiques et politiques, parler de transformer le Canada en 51e état est une ânerie.
Maintenant, une bande de vandales milliardaires sont en train de tout saccager au nom de la loi du plus fort et de la sélection naturelle, qu’ils maquillent en liberté.
Ces individus sans morale et sans vergogne travaillent à saper les valeurs occidentales et l’ordre international à leur seul profit. À notre déconvenue, nous, les Canadiens, leurs alliés depuis deux siècles, sommes pris dans la mire de ces charognards, qui veulent notre eau, nos clics et nos richesses naturelles pour nourrir leur avidité.
C’est désormais notre devoir, comme peuple et comme individus, pour défendre nos valeurs et nos institutions, d’entrer en mode résistance, comme doivent le faire les Panaméens et les Groenlandais, qui sont aussi menacés.
Il faut à tout prix éviter l’attentisme qui a amené les Européens de l’Entre-Deux-Guerres à la soumission et à l’esclavage devant les hordes de barbares soi-disant civilisés.











