Pour l’historien Marc Simard, l’annexion du Canada par les États-Unis de Trump est une chimère. Mais une chimère efficace entre les mains du 45e et 47e président?
Une remarque du président désigné des États-Unis lancée suite à la visite de Justin Trudeau à Mar-a-Lago, vraisemblablement dans le but d’humilier celui-ci, et dans laquelle il suggérait que le Canada pourrait devenir le 51e État américain, a fait beaucoup de bruit sur le Web, et au Canada en particulier, bien sûr.
L’annexion du Canada fait-elle partie de la «destinée manifeste» des États-Unis? Rien n’est moins sûr.
Il faudrait d’abord se demander si les Canadiens ont le désir de faire partie des États-Unis puisqu’il serait très étonnant que les États-Unis, sous la gouverne d’un président fortement isolationniste, décident d’une invasion militaire de leur voisin nordique.
Le Canada inféodé mais toujours distinct
De toute façon, pour influencer nos politiques, comme on l’a constaté récemment, il n’a qu’à prononcer le mot «tariffs» pour que la majorité de nos dirigeants chient dans leur froc.
Donc, il faudrait que les Canadiens eux-mêmes manifestent le désir de faire partie des États-Unis et invoquent l’article IV, section 3 de la Constitution américaine. Bien sûr, les Canadiens sont déjà partiellement américains, qu’on pense à la culture, au commerce et à l’industrie.
Mais même en l’absence de sondages sur cette question, on peut supposer que les habitants du Québec, des Provinces maritimes, de la Colombie britannique, de l’Ontario et probablement du Manitoba, habitués à des États fédéral et provinciaux très interventionnistes et portés sur les programmes sociaux, ne sont pas en faveur, et c’est un euphémisme, d’une annexion aux États-Unis.
Il ne reste possiblement que les citoyens de l’Alberta et de la Saskatchewan que l’aventure pourrait tenter, et encore.
Si une ou des provinces voulaient quitter la fédération canadienne, il faudrait de surcroît qu’elles se plient aux exigences de notre constitution. Ainsi, pour démembrer le pays, il faudrait un amendement constitutionnel adopté à l’unanimité des provinces.
Bien que le Canada ne soit pas un pays indivisible comme la France ou les États-Unis, la sécession n’y est pas un droit qui pourrait s’exercer en dehors d’un accord négocié avec l’État canadien et requérant une modification de la Constitution. On imagine le bordel!
Une demande de sécession de la part d’une province désirant se joindre aux États-Unis y nécessiterait de plus un référendum soumis aux exigences de la Loi sur la Clarté adoptée en 2000. Et elle amènerait inévitablement les indépendantistes québécois à tenter de profiter de la situation.
Sans compter les Autochtones vivant au Canada, qui revendiqueraient haut et fort la protection de leurs droits ancestraux et s’opposeraient vraisemblablement à la sécession d’une province, surtout si c’est pour s’annexer aux États-Unis, un pays pas très généreux envers ses Premières Nations.
Pour mener l’analyse de la divagation trumpiste un peu plus loin dans ses conséquences, on doit aussi tenir compte du fait que l’annexion du Canada en ferait l’État le plus grand et le plus peuplé (40 millions) des États-Unis, qui n’aurait pas plus de pouvoir au sein de la fédération que le Rhode Island ou Hawaï.
Ce qui est bien sûr inacceptable pour les Canadiens et même farfelu, d’autant que ce grand État n’aurait plus qu’un seul parlement, vraisemblablement localisé à Ottawa.
Un Canada en cinq États?
Pour rendre l’annexion réaliste, il faudrait donc songer à une fragmentation du pays en quelque chose comme cinq États: les Maritimes, le Québec, l’Ontario, les Prairies et la Colombie britannique.
Chacun de ces États aurait droit à deux sénateurs et à un nombre de membres de la Chambre des Représentants proportionnel à sa population, en plus de sa propre assemblée législative.
Cette expansion gargantuesque générerait un important problème politique aux USA et provoquerait la panique au sein du Parti républicain.
Comme le Canada est un pays social-démocrate (certains Étatsuniens disent «communiste»), dont les habitants sont en majorité partisans de la social-démocratie et d’un État interventionniste, on peut supposer qu’ils voteraient majoritairement à gauche (Parti démocrate) plutôt qu’à droite (Parti républicain).
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Par conséquent, sur les dix sénateurs provenant des cinq États de l’ex-Canada, on peut supposer que huit seraient Démocrates et deux (ceux des Prairies) Républicains. Quant à la Chambre des Représentants, elle accueillerait une cinquantaine de nouveaux membres dont une majorité appréciable se joindrait au Parti Démocrate.
Des conséquences non mesurées
Cet afflux soudain de sénateurs et de représentants de l’ex-Canada causerait un séisme politique qui se traduirait par l’hégémonie durable du Parti démocrate au Congrès et provoquerait un mécontentement généralisé et éventuellement violent dans les États du Centre et du Sud devant ce «virage» à gauche.
De plus, il chamboulerait les élections présidentielles, les grands électeurs représentant ces 40 millions de citoyens votant fort probablement démocrate en majorité. Si cette politique-fiction s’était matérialisée pour les élections de 2024 par exemple, c’est Kamala Harris, et non pas Donald Trump, qui aurait été élue présidente.
Nul doute que ce dernier et ses conseillers sont conscients des conséquences politiques néfastes pour leur parti de sa boutade sur le «51e État», qui n’est dans sa tête qu’une autre formulation pour «shithole countries».
Une stratégie provocatrice
En dehors d’un bouleversement important et pour l’instant imprévisible de l’ordre mondial, l’annexion du Canada est donc une simple chimère issue d’un esprit fantaisiste et imprévisible, qui aime provoquer et menacer.
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D’ailleurs, le président désigné vient de faire un virage à 180 degrés vers le Sud en menaçant le Panama d’une intervention militaire des États-Unis pour se réapproprier le canal, dans le but de forcer ses dirigeants à y réduire les droits de passage pour les navires battant pavillon américain.
On peut aussi supposer sans grand risque de se tromper que le Mexique sera lui aussi l’objet d’une nouvelle menace trumpienne dans un avenir rapproché, en plus de celle qu’il a proférée de lui imposer des tarifs douaniers de 25%. Cela fait partie de ce qu’il appelle The Art of the Deal.












