Le changement climatique crée de plus en plus de sécheresses. Vers des conflits d’ampleur pour l’or bleu? Entretien exclusif avec Richard Connor, rédacteur en chef du rapport mondial des Nations unies sur la mise en valeur des ressources en eau.
Canadien, Richard Connor est spécialiste de l'eau à l'UNESCO. Il a répondu aux questions de Libre Média.
Alexis Brunet: Quelle est la situation de l'humanité par rapport à l'eau?
Richard Connor: «Actuellement, plus de deux milliards de personnes vivent dans des pays à haut stress hydrique[1]. Le stress hydrique n'est pas chronique, il évolue au fil des saisons et des années et devient un problème quand il perdure un ou deux mois par an.
Or actuellement, quatre milliards d'humains, soit la moitié de l'humanité, vivent dans des endroits où il y a des pénuries d'eau au moins un mois par an.
Contrairement à une idée répandue, cela concerne aussi les pays développés, notamment d’Europe: l'Allemagne n'est généralement pas vue comme un pays touché par les pénuries d'eau, alors que ce pays est confronté à ce problème de stress hydrique.
Actuellement, le Rhin est à un de ses niveaux les plus bas de son histoire, au point que les bateaux ont du mal à y circuler. Le sud de l'Europe (l'Espagne, le Portugal et le sud de la France) connaît en ce moment ce même problème de stress hydrique.
Le changement climatique ne signifie donc pas que le monde entier va devenir de plus en plus sec, mais que les épisodes de sécheresse vont devenir de plus en plus fréquents, y compris dans les parties du monde qui en étaient jusque là préservées.
Les sécheresses locales augmentent et c'est un problème auquel nous allons de plus en plus devoir faire face au cours de la prochaine décennie.»
Les conflits liés à l'eau vont-ils également se multiplier?
Richard Connor: «La demande d'eau augmente de 1% par an, elle concerne principalement les pays développés ou les pays émergents.
Globalement, le volume disponible dans le monde ne change pas depuis 30 ans, mais en raison de cette hausse de la demande au fil des années, nous avons de plus en plus de situations de stress hydrique, ce qui nous amène aux conflits…
«En raison de ses grandes réserves d'eau, le Québec est en position de force. Avec son fort potentiel hydro-électrique, il est très bien placé pour peser sur l'industrie de l'aluminium.»
L'eau peut agir de trois façons. Elle peut être la source du conflit, une arme de pression – par exemple en prenant le contrôle d’un barrage –, ou une victime.
Dans les faits, elle est rarement la première source de conflits dans le monde, car quand elle amène de la violence, c'est généralement au niveau local, entre groupes d'usagers. L’eau peut créer des tensions entre les États, mais généralement, ils s’assoient à la même table pour discuter du partage de cette ressource.
En regardant les tensions liées à l'accès à l'eau, telles que celles entre l’Éthiopie et l’Égypte depuis 30 ans au sujet du barrage du Nil, on se rend compte qu'il y a souvent plus de diplomatie que de conflit entre États autour de l'eau.
Selon moi, ce n'est donc pas l'accès à l'eau en tant que tel qui crée le plus de tensions, mais c'est l'accès aux bénéfices liés à l'exploitation de la ressource: la sécurité alimentaire et énergétique.
Par exemple, quand on crée un grand barrage hydroélectrique, on négocie le partage de l'électricité et le partage de l'eau. Une certaine part ira pour l'irrigation, une autre ira alimenter les villes.
L'eau est au centre de la sécurité énergétique et de la sécurité alimentaire, ce qui fait qu'une guerre pour l'eau n'est généralement à l'avantage d'aucun pays. Mais en raison de son incidence sur la sécurité alimentaire et énergétique, elle peut être un déclencheur indirect.
Un exemple très intéressant est celui dudit printemps arabe. En 2010, à la suite d'une sécheresse énorme dans le nord de la Russie et en Ukraine, la Russie a réduit drastiquement ses exportations de blé. Or, les premiers importateurs étaient la Syrie, l’Égypte, et d'autres pays du Proche et Moyen-Orient.
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En l'espace de deux semaines, le prix du blé y a alors plus que doublé, ce qui a amené les prémices du printemps arabe. Le printemps arabe est donc dû aussi à une insécurité alimentaire, qui découle elle-même d'une sécheresse dans une partie du monde où les sécheresses ne sont pas récurrentes.
À cette époque, il y a évidemment des raisons socio-politiques à la crise sociale en Syrie, mais la sécheresse de 2010 en Russie et en Ukraine a été indirectement le déclencheur du printemps arabe. En ce sens, si on ne s'occupe pas de l'eau, il est certain qu'il y aura de plus en plus de crises dans le monde.»
La population mondiale augmentant, risque-t-on d'en manquer?
Richard Connor: «Même si celle-ci monte, comme on l'estime, à 10 milliards d'humains d'ici quelques décennies, il y a suffisamment de ressources d'eau douce pour subvenir à tous les besoins de l'humanité.
En Afrique subsaharienne, ce n'est pas la disponibilité en eau qui est manquante, ce sont les infrastructures et les investissements pour pouvoir prélever cette eau et la rendre disponible aux populations, on appelle cela la rareté économique de l'eau.
Par rapport à l'utilisation de l'eau dans le monde, les Nations unies priorisent l'accès de l'eau à domicile, car l’approvisionnement domestique et l’accès à l’assainissement sont retenus comme des droits humains.
Il est totalement anormal qu'actuellement, il y ait des gens qui meurent de soif dans le monde. Cependant, c'est plus une question économique qu'une question de disponibilité de la ressource.
Est-ce que cela s'améliorera ou est-ce que cela empirera? Tout dépendra des investissements et des volontés politiques.
De manière générale, la gestion de l'eau doit être faite de façon durable. On ne peut pas utiliser l'eau comme si c'était une ressource inépuisable, car au contraire, l'eau est épuisable. Il faut donc faire des choix intelligents pour accroître l'efficacité de la façon dont on l'utilise, et utiliser cette efficacité pour diminuer le plus possible cette demande.
Actuellement, dans le monde, 70% de l'eau est utilisée pour l'agriculture. Dans les pays en voie de développement, où l'économie est plutôt agraire, ce taux peut monter à 90 voire à 95%. Il faut donc maîtriser les processus agraires, l’irrigation doit être la plus efficace possible pour limiter les pertes.
À l’heure actuelle, les amandes cultivées en Californie, par exemple, nécessitent énormément d'eau: il faut donc changer la façon de procéder dans ce domaine.
Pour choisir quel type de récolte on va semer, il faut prendre en compte les limites de l’hydrologie selon les climats des différents endroits. On ne peut pas éternellement faire pousser des tomates et des fraises dans le désert, par exemple, car ces fruits consomment beaucoup d'eau et ne vont pas nourrir toute une population.
Il faut donc penser au recyclage de l'eau. L’Espagne et le Maroc utilisent des eaux usées pour faire pousser leurs tomates, ce qui permet de diminuer la pression sur les sources primaires d'eau douce.
À l’échelle mondiale, 20% de l'eau est utilisée pour l'énergie et les industries, et les 10% restants concernent son utilisation domestique, mais dans des pays comme le Canada ou les États-Unis, l'énergie peut compter pour jusqu’à 50% des besoins en eau. Il faut donc penser à la façon dont on va l’utiliser.»
Justement, quelle est la situation du Canada?
Richard Connor: «Le Canada est reconnu comme l'un des pays avec les plus grandes réserves d'eau. Une question qui revient souvent est celle de l'exportation de l'eau canadienne.
Depuis plus de trente ans, on entend que les États-Unis, par le biais de l'accord de libre-échange nord-américain, pourraient potentiellement venir chercher l'eau du Canada, et des groupes de pression se sont créés au Canada pour empêcher cette exportation potentielle. Cependant, il y a deux obstacles majeurs à ce commerce.
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D'abord, un obstacle politique: la majorité des Canadiens n'est pas ouverte à l'idée d'exporter notre eau à grande échelle. Le second, c'est l'argent. L'eau est une substance très pesante.
À une grande échelle, les coûts liés au transport seraient donc exorbitants! Exporter de l'eau des Grands Lacs canadiens jusqu'à la ‘‘ceinture du maïs’’, au nord-est des États-Unis, représenterait donc un coût prohibitif.
En revanche, ce qui n'est pas prohibitif, c'est tout ce qui est en rapport avec la production hydroélectrique ou la production agricole. Faire pousser plus de récoltes au Canada et les exporter là où on n'a pas assez d'eau pour l'agriculture me semble une idée tout à fait intéressante, ce serait une exportation virtuelle de l'eau.
Les États-Unis font face à des sécheresses immenses: la rivière du Colorado est presque vide en ce moment.
En raison de ses grandes réserves, le Canada est donc dans une position de force. Il en est de même pour le Québec: l'industrie de l'aluminium, par exemple, a besoin d'énormément d'eau et d'énormément d'électricité.
Avec son fort potentiel hydroélectrique, le Québec est donc très bien placé pour peser sur l'industrie de l'aluminium.
Cependant, cela ne nous dispense pas de protéger nos ressources et de protéger l'environnement. Cette exportation indirecte ne doit pas être faite au détriment des générations futures, elle doit être faite de façon durable.»
[1] Situation dans laquelle la demande en eau dépasse les ressources en eau disponibles












