Autonomie de l’Écosse: «le second référendum n’est pas perdu d’avance»

Des partisans de l'indépendance écossaise durant un rassemblement à George Square dans la métropole de Glasgow, le 30 juillet 2016. Photo: Andy Buchanan pour l’AFP.

Jeudi le 14 juillet 2022, à 16:00

Le Royaume-Uni s’oppose à la tenue d’un autre référendum sur la souveraineté de l’Écosse. Les Écossais pourront-ils quand même se prononcer une deuxième fois sur leur avenir politique? Libre Média en a discuté avec le politologue Louis Massicotte.


Louis Massicotte est professeur retraité de science politique de l’Université Laval. Selon lui, perdre un second référendum pour les sécessionnistes écossais pourrait s’avérer fatal pour leur option.

Simon Leduc: Depuis 1997, l’Écosse a un parlement local. Quels sont ses champs de compétence?

Louis Massicotte: «Les principaux champs de compétence de ce territoire sont la santé et l’éducation. Il faut savoir que le Royaume-Uni n’est pas une fédération, mais bien un État unitaire décentralisé, comme l’Espagne. Le terme utilisé pour caractériser ce système est dévolution.  L’Écosse est moins autonome au sein du Royaume-Uni que le Québec ou un État américain peuvent l’être dans leur pays respectif.»

Malgré la défaite référendaire de 2014 et des sondages plutôt défavorables pour le OUI, pourquoi la première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, veut quand même déclencher un référendum en octobre 2023? 

Louis Massicotte: «Il y a deux facteurs qui expliquent les agissements du gouvernement écossais.  Premièrement, les Écossais se sont prononcés sur leur avenir politique en 2014. Avant le référendum, les deux antagonistes ont dit qu’il n’y aurait pas un autre référendum avant une génération, en cas de défaire du OUI.  

Cependant, le référendum sur le Brexit en 2016 a changé la donne. Le camp du Brexit a remporté le référendum à travers le royaume. Mais, les Écossais ont voté NON à la hauteur de 62%. Ces derniers voulaient que le Royaume-Uni reste dans l’Union européenne. Le principal argument des indépendantistes est le fait que la situation a fondamentalement changé et qu’ils ont le droit de reconsidérer le résultat de 2014.   

Ensuite, à l’intérieur du parti indépendantiste (le Scottish national Party ou SNP), il y a une mouvance plus pressée qui veut qu’un référendum ait lieu le plus tôt possible. Le gouvernement du SNP s’est fait élire la dernière fois en promettant d’en tenir un. En conséquence, le gouvernement affirme qu’octobre 2023 est le bon moment pour déclencher une consultation démocratique sur l’avenir politique des Écossais.» 

Est-ce que le camp indépendantiste aurait des chances de remporter le prochain référendum  sur la souveraineté de l’Écosse?

Louis Massicotte: «En 2014, le camp du NON a remporté la victoire avec 55% des voix. Mais la population reste divisée sur la question. J’estime que le prochain référendum n’est pas perdu d’avance pour les indépendantistes. Mais, une deuxième défaite serait dommageable pour le camp du OUI, comme le fut le cas au Québec après 1995.»

Le gouvernement du Royaume-Uni s’oppose farouchement à la tenue d’un autre référendum sur la souveraineté de l’Écosse. Comment le gouvernement écossais pourrait faire pour en déclencher un légalement?  

Louis Massicotte: «Tout d’abord, le consentement du gouvernement britannique est requis pour que le parlement écossais puisse tenir ce genre de consultation démocratique. Le gouvernement du Royaume-Uni est donc assis sur une position juridique solide. 

On le comprend un peu, parce que quand il a accordé une certaine autonomie à l’Écosse à la fin des années 90. Londres ne voulait surtout pas créer un gouvernement qui, par la suite, se dresserait contre lui, en demandant l’indépendance complète de ce territoire. 

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Cependant, les indépendantistes écossais soutiennent que la position britannique n’est pas aussi claire que cela. C’est la raison pour laquelle la première ministre de l’Écosse a décidé de demander à la Cour suprême du Royaume-Uni de clarifier les choses là-dessus.  

Est-ce que oui ou non l’Écosse a besoin de l’autorisation du gouvernement britannique pour tenir un référendum?  Ce dernier a permis à l’Écosse d’en déclencher un en 2013. Par contre, il a permis la chose pour une seule fois. Légalement, le gouvernement britannique a le droit de dire oui ou non dans ce dossier. Les deux derniers premiers ministres du Royaume-Uni, Theresa May et Boris Johnson, n’auraient pas autorisé la tenue d’un référendum sur l’avenir politique de l’Écosse. Le tribunal va trancher cette question.»  

Est-ce que vous pensez que la Cour suprême pourrait accorder à l’Écosse le pouvoir de déclencher ce fameux référendum?

Louis Massicotte: «Je serais surpris, mais on ne sait jamais avec les tribunaux. Il y a des choses qui paraissent bien claires, mais quelques fois, les tribunaux arrivent avec des conclusions différentes. Il faut toutefois attendre le jugement de la Cour suprême britannique. Une fois qu’il sera rendu, on y a verra un peu clair.   

Il y a deux possibilités concernant le jugement du tribunal. Dans le premier scénario, le gouvernement écossais gagnerait sa cause devant la Cour suprême. Elle ferait reconnaître que l’Écosse a le droit de tenir un référendum unilatéral sans obtenir l’accord de Londres. Ce serait une grande victoire juridique pour la première ministre Sturgeon, car elle pourrait tenir son référendum en 2023 et en cas de défaite, elle pourrait en déclencher un autre plus tard.  

Dans le deuxième scénario, la première ministre ne serait pas si perdante que cela, parce qu’elle pourrait dire à ses partisans, qui lui poussent dans le dos, qu’elle a essayé de plaider sa cause, mais que le tribunal britannique en est arrivé à une conclusion différente.» 

Comment le gouvernement écossais réagirait s’il perdait sa cause devant la Cour suprême?

Louis Massicotte: «Mme Sturgeon a dit qu’en cas de défaite, l’indépendance de l’Écosse serait un enjeu important lors de la prochaine élection britannique, qui aura lieu en 2024. Si le SNP obtenait, à l’intérieur de l’Écosse, plus de 50% des suffrages, il considérerait cela comme un mandat pour réaliser la souveraineté.

Évidemment, ce n’est pas une procédure normale pour faire l’indépendance. Habituellement, cela se fait par référendum. Cela serait une bonne victoire morale si elle obtenait plus de 50% des voix, mais je ne suis pas sûr que le gouvernement britannique se sentirait obliger d’acquiescer à un vote comme celui-là. Il dirait certainement que c’est une élection britannique et non un référendum.  

Malgré le bon résultat du SNP, le gouvernement britannique pourrait dire que dans les sondages, une majorité d’Écossais n’appuie pas le projet du camp indépendantiste. Alors, pourquoi le gouvernement du Royaume-Uni s’inclinerait devant un résultat ambigu?   

Si la question avait été posée clairement, le résultat aurait été différent. Selon le plus récent sondage, il y a environ 45% des gens qui sont favorables à l’indépendance de l’Écosse, mais seulement 28% des gens veulent qu’un référendum ait lieu en octobre 2023.  

Les tiers des Écossais s’opposent ainsi à la tenue d’une consultation démocratique sur cette question. Dans le même coup de sonde, on peut constater que la souveraineté n’est pas une priorité pour une majorité d’Écossais.» 

Quels sont les principaux arguments des deux camps concernant l’avenir politique de l’Écosse?

Louis Massicotte: «D’abord, l’identité est le principal argument pour l’indépendance. Il y a un sentiment d’identité écossais très fort. C’est-à-dire qu’une majorité de gens s’identifie uniquement comme Écossais. Le sentiment écossais est très prédominant. Je crois qu’il est plus fort que le sentiment québécois au Québec. C’est la doctrine nationaliste qui est centrée sur le fait que l’Écosse doit devenir un pays souverain, car les Écossais forment un peuple distinct du Royaume-Uni.  

Ensuite, le principal argument du camp du NON est le fait que financièrement, l’Écosse s’en tire très bien à l’intérieur du Royaume-Uni. Elle reçoit du financement du Royaume-Uni. Cela lui permet de boucler son budget, mais elle perdrait cela si elle devient souveraine.  

Il y a aussi des incertitudes concernant la monnaie. On se demande si l’Écosse pourrait continuer d’utiliser le livre sterling si elle devient indépendante. Le camp du NON disait, lors de la campagne référendaire de 2014, que l’Écosse ne pourrait pas utiliser la monnaie d’un pays étranger.  

L’autre enjeu important concerne l’Union européenne. Depuis le Brexit, l’Écosse ne fait plus partie de cette entité politique. Un des arguments des souverainistes est le fait que l’Écosse pourrait entrer dans l’Union européenne si elle devient souveraine. Tandis que ses adversaires affirment que tous les pays membres doivent donner leur accord pour qu’un nouvel État soit admis au sein de l’UE.  

Il a fort possible que l’Espagne s’y oppose, car elle craint que si elle accepte l’intégration de l’Écosse, elle ne puisse la refuser à la Catalogne ou aux Pays basques. Il n’est donc pas certain qu’une Écosse indépendante pourrait adhérer à l’Union européenne.  

Également, les indépendantistes affirment que l’Écosse pourrait se démarquer malgré sa faible population, ils estiment que plusieurs petits pays s’en tirent très bien, les pays nordiques par exemple, alors, pourquoi pas l’Écosse?»