La censure et le contrôle sur internet créent une rupture avec l’establishment politique et médiatique, en plus de nuire à la vitalité des sociétés d’aujourd’hui, analyse notre contributeur Philippe Sauro Cinq-Mars.
On sous-estime grandement à quel point la culture web est de facto devenue la culture dominante.
Et on comprend encore mal comment, en réaction, les médias traditionnels ont divisé la société entre une société officielle (télé, journaux, radio, cinéma, etc.) et une société officieuse (réseaux sociaux, youtubeurs, influenceurs, podcasts, streaming, etc.), avec tout ce que cela comporte en termes de polarisation.
Ainsi, au-delà des lieux communs autour de la radicalisation en ligne et de la désinformation, il faut comprendre comment cette immense lutte d’intérêts dans la société entre un establishment culturel avare et une culture bloquée dans son effervescence alimente le ressentiment et la perte de confiance envers les institutions traditionnelles.
De culture marginale à grand public
Au début des années 2000, les réseaux télévisuels détiennent encore un quasi-monopole sur l’information et le divertissement.
Malgré le développement des forums et du chat, tel que MSN Messenger, ou de premiers réseaux sociaux comme MySpace, c’est l’arrivée de YouTube et de Facebook quelques années plus tard qui feront entrer les réseaux sociaux dans la concurrence.
Du jour au lendemain, des familles, des amis et des gens de partout sur terre peuvent échanger, partager du contenu, le commenter, créer des groupes et des pages sur des plateformes au caractère universel.
Le web devient alors le plus grand outil de diffusion culturelle: chaque individu peut devenir créateur, producteur, diffuseur...
Ajoutez à cela le développement simultané des téléphones intelligents, qui permet une complète délocalisation de la production, et vous avez la plus grande explosion culturelle de toute l’histoire de l’humanité.
Migration publicitaire et déclin télévisuel
Or, cette masse de contenu produite 24 heures sur 24 par les utilisateurs finit par prendre de court les médias traditionnels.
Alors qu’il fallait autrefois dépêcher des journalistes sur les lieux – parfois même à l’étranger – et sélectionner les faits à retenir, les témoins peuvent désormais passer directement par les médias sociaux pour transmettre l’information et créer des informations alternatives.
Aussi, plus le partage de contenu s’intensifie sur les réseaux sociaux, plus les plateformes développent des manières de capitaliser sur le trafic et rentabiliser leurs opérations.
C’est ainsi que s’ouvre un immense marché publicitaire au détriment de la télévision et de la presse écrite.
En 2000, on estime à 94,5 milliards de dollars les dépenses publicitaires à la télé contre seulement 4,8 milliards pour internet. En 2017, au moment où le rapport s’inverse, on projette qu’en 2022, 348 milliards de dollars seront dépensés en publicités sur le web contre 183 pour la télé. En réalité, il s’agit plutôt de 602,25 milliards pour 66,4% du marché.
En bref, les médias traditionnels perdent depuis plusieurs années leur principale source de revenus et sont bien déterminés à reprendre ce qui leur a été retiré.
L'empire contre-attaque
Pour décrire nos temps postmodernes, le sociologue Michel Maffesoli expliquait que «les journalistes, l'intelligentsia, les politiques et les experts» étaient devenus «complètement déphasés» par rapport à ce qui était en train de naître.
«Pourquoi? Ils restent sur les grandes valeurs qu'on est en train de quitter. La société officieuse a de la vitalité. Il y a ce décalage entre l'officiel et au contraire cette société officieuse où il y a un vitalisme extraordinaire», soulignait-il.
Si une indéniable vitalité est la raison pour laquelle il se publie maintenant plus de publicité sur le web qu’ailleurs, c’est aussi une source de nombreux problèmes pour les médias, notamment l’impossibilité de contrôler efficacement le contenu de ce flux ininterrompu.
Les médias traditionnels trouvent là une faille qu’ils exploiteront pour réaffirmer leur prééminence et leur autorité morale.
Face à l’affluence des vidéos macabres de l’État islamique entre 2014 et 2015, par exemple, on présente les publicités sur les plateformes comme risquées, et beaucoup de compagnies retirent leurs placements.
La modération du contenu devient un levier de pouvoir des grands médias contre leurs compétiteurs web tel que Google et son système Adsense.
Or, ce n’est pas seulement les contenus extrémistes qui écopent de ces nombreuses «adpocalypse» (apocalypse des pubs), c’est l’ensemble des utilisateurs des plateformes, des plus obscurs aux plus célèbres, qui voient leur revenu dégringoler et leur contenu se faire censurer, souvent sans justification raisonnable.
D’autant plus que médias et médias sociaux, désormais de concert, utilisent les mêmes techniques de modération utilisées contre l’État islamique pour désormais s’attaquer aux mouvements populistes occidentaux en ascension, tels que le Brexit ou la présidence de Donald Trump.
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On annonce alors l’ère «post-factuelle» et on fait valoir le besoin de sévir plus durement.
Les journalistes font mousser toujours davantage les histoires de radicalisation sur le web et les gouvernements, forcés à réagir, font conclure des ententes entre les grands consortiums médiatiques et les médias sociaux pour créer des processus de «fact checking», rétablissant de force l’autorité médiatique sur le web.
À partir de là, on sent l’étau se resserrer. Les plateformes font de plus en plus de place à du contenu provenant de grandes compagnies de production au détriment des petits créateurs.
On parle alors de plus en plus de «corporatisation du contenu». C’est au même moment qu’apparaissent les plateformes de streaming comme Netflix, HBO, Disney ou Prime.
Internet se fait peu à peu racheter et refaçonner comme une nouvelle télévision où l’utilisateur redevient passif, pris dans les cadres d’un réseau d’applications incontournables.
La fin d’un âge d’or?
Pour beaucoup, autour de 2018, nous assistions à la fin de «l’âge d’or d’internet».
L’internet un peu far west et pirate des années 2000 et 2010 laissait place à un internet muselé par la cacophonie des débats et recadré par un régime d’applications utilitaires ramenant à l’avant plan les grosses productions.
Il y a certes toujours une vitalité incroyable sur le net, mais on y trouve aussi une culture plus instable, avec du contenu qui disparaît, qui se fait bannir, qui est victime de «shadow banning», etc. Ou bien un catalogue d’abonnements en tout genre.
Puisqu’il n’y a aucune manière de diffuser du contenu protégé par les droits d’auteurs, le fossé se creuse davantage entre les deux sphères culturelles au lieu que ces dernières soient mutuellement bénéfiques.
La culture web diffusant des chansons libres de droits et les grands médias diffusant celles du star système officiel.
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Certains créateurs peuvent passer des années à construire une communauté de plusieurs millions de personnes, tout ça pour qu’un jour, la plateforme décide de supprimer leur chaîne pour des raisons arbitraires.
Cette fragilité des créateurs sur des plateformes comme YouTube, Twitch, Facebook, Tik Tok ou Instagram alimente aussi les mouvements de cancel culture, les utilisateurs eux-mêmes réclamant plus de bannissements.
La vie culturelle devient parasitée par ce climat de vendetta entre communautés qui réclament tour à tour la tête de personnalités pour le moindre écart de conduite.
En fin de compte, dans cette obsession de vouloir réglementer le web, on éteint le dynamisme culturel et on crée du ressentiment.
Le déficit de confiance envers les élites et l’establishment culturel devient irréparable et on façonne des sociétés parallèles, avec des discours parallèles qui, lorsqu’ils s’entrechoquent, créent la controverse.












