Boualem Sansal: «le wokisme est quasiment devenu une institution»

L'écrivain algérien Boualem Sansal pose à Paris le 4 septembre 2015. Photo: Joël SAGET pour l’AFP.

Vendredi le 19 janvier 2024, à 10:40

Le célèbre écrivain algérien Boualem Sansal était de passage à Paris pour présenter «Vivre», son nouveau roman où le personnage principal est un professeur d’université victime du wokisme. Alexis Brunet l'a rencontré. Conversation avec un érudit…

 

Né en Algérie en 1949,  Boualem Sansal est romancier et essayiste. Il est l'auteur de plusieurs bestsellers parmi lesquels 2084. Entretien.

 

Alexis Brunet: «Je ne fais pas l’éloge de l’ignorance mais le fait est, le savoir ne saura jamais être assez grand pour la dépasser. L’ignorance est la sérénité et le savoir une douleur sans fin», dit un des protagonistes de Vivre. Est-ce un roman contre l’ignorance?

 

Boualem Sansal: «Peut-être pas contre l’ignorance, mais plutôt sur notre attitude par rapport à la vérité. Même si l’humanité n'existait pas, la vérité serait toujours là: le cas de la loi de la gravité par exemple, que ce soit sur la Terre ou sur la Lune, est une vérité. Mais quand on regarde le monde, est-ce qu’on le voit à la façon d’un impressionniste ou bien d’un physicien? Il s’agit donc de se demander comment nous interprétons les signaux autour de nous.  

 

Cette interprétation dépend de notre grille de lecture. Dans certaines sociétés, quand quelqu’un meurt, on fait la fête, par exemple, on considère qu’il est libéré des souffrances, alors que dans d’autres, on pleure. De plus, certaines vérités peuvent être bouleversantes au point de nous détruire.»

 

Lesquelles, par exemple?

 

Boualem Sansal: «Un homme aime éperdument sa femme et a tout bâti sur cet amour. Un jour, il apprend que son meilleur ami est l’amant de sa femme depuis très longtemps. C’est une révélation qui peut le détruire.

 

Dans le cadre de la religion maintenant: imaginez que des gens ayant consacré leur vie à la religion se retrouvent à apprendre que tout cela était une construction sociale, car il faut bien donner aux gens à espérer. Ils seront bouleversés! C’est dire que dans tous les domaines, ce qui compte, c’est est la façon dont nous percevons les choses. 

 

 

Pour la stabilité d’un système, il serait très intéressant d’empêcher les gens de réfléchir. On a d’ailleurs trouvé la solution: le prêt-à-penser. Il vient d’une élite présente dans les appareils de l’État.

 

 

L’être humain devient anxieux à partir du moment où il ne se reconnaît pas dans ce qui tourne autour de lui. À la longue, l’anxiété se transforme en peur et on cherche du secours. Dans les sociétés primitives, on le cherche auprès du sorcier du village. On construit aussi un narratif qui nous rassure et qui nous guide. D’ailleurs, dans certaines civilisations anciennes, les morts étaient cachés. On enterrait les gens de nuit, on les habillait, on disait qu’ils partaient en voyage.»

 

Justement, au sujet de la peur, un des protagonistes de Vivre dit: «On organise une pandémie, une crise systémique, une nouvelle guerre, on sort les vieux dossiers. La peur les fera tous rentrer à la maison, la queue entre les pattes». Assiste-t-on à un retour de la peur généralisée aujourd’hui?

 

Boualem Sansal: «Ce que je pense, en tout cas, c’est que pour la stabilité d’un système, il serait très intéressant d’empêcher les gens de réfléchir. On a d’ailleurs trouvé la solution: le prêt-à-penser. Il vient d’une élite présente dans les appareils de l’État. Ce prêt-à-penser est prémâché pour nous le mettre dans la bouche à l’école. Ce système, que l’on retrouve partout dans le monde, nous empêche de penser pour la stabilité de la société. 

 

Boualem Sansal dédicace son livre à notre journaliste. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.

 

Dans les pays musulmans, par exemple, on va tout bâtir autour de l’islam. En France, il y a tout un narratif autour de la République, la laïcité ou encore le droit. Mais est-ce que le droit est sacré ? Voyez la peine de mort, elle est encore présente dans de nombreux pays alors que dans d’autres pays, on estime que c’est trop définitif et on lui préfère la mort sociale avec la peine à perpétuité. 

 

 

Autre exemple: si un homme tue sa femme parce qu’elle l’a trompé, certaines sociétés estiment que ce meurtre est légitime, alors que d’autres estiment que c’est mal. Encore pour d’autres, on estime que si sa femme l’a trompé, c’est parce que lui l’a poussée à le tromper. C’est ce qui ouvre la voie au wokisme: se juger coupable de tout.»

 

D’ailleurs dans Vivre, Paolo, le protagoniste principal, est un professeur d’université victime du wokisme. Ce courant menace-t-il fortement nos sociétés?

 

Boualem Sansal: «Ce qui menace nos sociétés, en effet, c’est l’islamisme, le wokisme et le consumérisme. De temps en temps, alors qu’une société arrive à s’équilibrer, des choses nouvelles arrivent. Ça peut être notamment par la mondialisation: on voyage, donc les idées voyagent. Ces idées perturbent l’ordre. 

 

Ça peut s’équilibrer vite à nouveau comme ça peut poser de réels problèmes. Tant que le wokisme n’était qu’une idée, ça ne posait pas de problème, chacun croit à ce qu’il veut, après tout, mais c’est devenu une institution. Aujourd’hui, dans de nombreuses universités, si vous tenez un discours qui ne correspond pas à cette ligne, vous êtes mis au ban. Aujourd’hui, tout le monde est en train de brûler son Tintin au Congo. Moi j’ai toute la collection de Tintin à la maison, qu’est-ce que je vais faire?» (rires)

 

Et selon vous, à quoi cela correspond?

 

Boualem Sansal: «Au fait que le wokisme devienne une institution. Regardez, j’habite en Algérie dans une petite ville. Il y a quarante ans, les musulmans pratiquants ne représentaient pas 10% des Algériens. Je rappelle que dans les années 1980, l’Algérie était un pays socialiste. L’islamisme est alors arrivé d’Arabie saoudite, ce qui a beaucoup perturbé la société et nous a menés à quinze années de guerre civile. 

 

Ensuite, il y a eu la paix mais entre-temps, l’islam a avalé toute la société. Aujourd’hui, même dans les quartiers habites par des enseignants d’université ou une certaine élite intellectuelle, près de neuf habitants sur dix vont à la mosquée et on toque à la porte de ceux qui n’y vont pas. Cela pour dire que le problème, c’est le passage entre l’idée et l’institution.»

 

En Occident, vous êtes très connu pour dénoncer sans peur l’islamisme. Or, vous êtes surtout un grand romancier. Ne craignez-vous pas de devenir, à l’instar de Salman Rushdie, un totem plus connu pour ses prises de positions que pour son œuvre? 

 

Boualem Sansal: «Oui, mais que faire? C’est la guerre civile algérienne qui m’a amené à prendre position. Je ne pouvais pas ne pas m’engager alors que nos façons de vivre étaient menacées. 

 

Moi, je peux me protéger très facilement, ça ne me coûte qu’un billet d’avion. Je peux alors m’installer dans le 7e arrondissement de Paris et passer la journée au café à parler de littérature. Mais cette démarche serait égoïste, car qui protège mes enfants? C’est ainsi qu’on peut faire le choix de militer, ce qui peut être par la guérilla, par exemple. On peut aussi faire le choix d’informer, comme moi. En effet, les gens tombent souvent dans les pièges par ignorance.» 

 

Comme dans le cas du wokisme?

 

Boualem Sansal: «Non, car ce courant vient des élites intellectuelles, de gens qui sont capables d’accumuler beaucoup de savoir anthropologique ou sociologique, par exemple. Le wokisme vient d’une partie de la société savante, souvent de culture chrétienne, qui est en train de construire une nouvelle morale. Ça remue le vieux fond de la culpabilité chrétienne qui estime que l’on a trahi Dieu. 

 

Aujourd’hui, le wokisme est quasiment devenu une institution et s’est organisé, même en Algérie.»

 

En Algérie, vraiment ?

 

Boualem Sansal: «Oui, c’est un wokisme religieux avec des bases islamiques. Concrètement, il y a des gens qui ne croyaient pas du tout à Allah ou au prophète et qui à un moment donné, deviennent musulmans et vont à la mosquée. Ils tiennent alors un discours wokiste dans le sens où ils regrettent les années où ils étaient athées au point de battre la coulpe. 

 

Permettez-moi une anecdote. J’avais un ami algérien, laïcard, désinvolte, blagueur etc. On s’est perdu de vue pendant vingt ans puis on s’est croisé à l’aéroport. Quand je lui ai proposé de ''prendre un pot'', il m’a dit de ''retirer ça'', car il était devenu musulman. Puis pendant une demi-heure, il n’a pas cessé de me dire qu’il regrettait son passé. C’est du wokisme musulman. Il y a les mêmes dans les banlieues françaises. Ce sont souvent les plus virulents, ils peuvent en venir aux menaces.»

 

Les Occidentaux sont-ils aussi naïfs qu’auparavant face à l’islamisme, selon vous?

 

Boualem Sansal: «Il y a à la fois de la naïveté et de l’ignorance: l’islam est une religion que les Occidentaux ne connaissent pas. De plus, à force d’organisation et de structures, les sociétés occidentales sont devenues lisses. On mange généralement à sa faim, on dort bien, on est tranquille, l’angoisse baisse. Par conséquent, les ''défenses immunitaires'' de leurs citoyens s’affaiblissent. Ce roman parle un peu de ça également.» 

 

Y voyez-vous un choc des cultures?

 

Boualem Sansal: «Ce que je sais, c’est qu’au début, les gens vivent dans des tribus dont chacune a son propre narratif. Quand ces tribus fusionnent, ça demande deux ou trois générations pour qu’elles arrivent à un fond commun de mêmes croyances. 

 

Depuis la Première Guerre mondiale, on est entré dans la mondialisation, qui met dans le même sac des cultures fondamentalement différentes. Or, il est très difficile de mettre ensemble ceux qui croient et ceux qui ne croient pas. En effet, les premiers sacralisent ce en quoi ils croient, alors que les seconds sacralisent des choses profanes. On est donc comme la boule d’un flipper. 

 

La mondialisation a détruit tous les mécanismes de stabilisation sur lesquels se sont construits les États-nations. La France et l’Allemagne, par exemple, sont voisins. Traditionnellement, la France serait basée sur la légèreté ou sur un certain optimisme, par exemple. L’Allemagne, elle, est plutôt versée dans une culture du dolorisme. Comment concilier ces deux États? 

 

Comment les concilier ensuite avec les États-Unis, les Russes, les Arabes ou les Africains? Pour l’instant, la mondialisation est un mot sur lequel on se bat: pourquoi votre définition passerait-elle avant la mienne? Si on arrive à s’entendre on discute, sinon on va faire la guerre.»

 

La guerre n’est pas tellement présente dans Vivre. En revanche, la science l’est énormément. Pourquoi?

 

Boualem Sansal: «Parce qu’avec les progrès scientifiques actuels, nous sommes sortis de la condition humaine pour devenir des extra-terrestres: c’est-à-dire qu’aujourd’hui, on ne regarde plus que l’espace, on n’attend plus rien de la Terre, qui est en train de mourir.

 

On ne peut pas espérer qu’elle continue à nous nourrir pendant deux-trois siècles, c’est fini, sauf à réduire la population mondiale d’au moins de moitié. Ce qu’on retirait auparavant de la surface de la Terre pour vivre, on le retire maintenant en trois mois. Pour avoir la vie confortable que l’on a, on sacrifie les générations futures, qui vont vivre beaucoup moins bien que nous. 

 

 

Les sociétés occidentales sont devenues lisses. On mange généralement à sa faim, on dort bien, on est tranquille, l’angoisse baisse. Par conséquent, les ''défenses immunitaires'' de leurs citoyens s’affaiblissent.

 

 

Actuellement, on est donc dans une phase très étrange: à la fois très organisée mais aussi très sauvage, cruelle, pour garantir sa propre survie. Et on a compris qu’il fallait aller dans l’espace pour survivre. On s’est lancé dans une recherche éperdue des exoplanètes, ceci pour savoir si autour de nous, il y a des planètes vivables. On en a déjà trouvé plus de 3000.

 

On sait que l’Univers est plein d’exoplanètes qui ressemblent à la Terre. La physique quantique entre dans l’âge de la maturité. Et avec le dernier télescope James Webb, on commence à comprendre plein de choses sur l’Univers, donc on aura plus de facilités à y aller. 

 

Ce ne sont pas des lubies de rêveurs. Actuellement, on envoie des satellites tous les jours dans l’espace. Des États comme la France, la Chine ou les États-Unis sont au stade de s’interroger sur la manière d’aller sur les exoplanètes. 

 

Cependant, il reste de nombreux mystères. Par exemple, nous savons percevoir le temps, percevoir l’espace mais pas l’espace-temps. Or, les deux sont inséparables. Sur le plan mathématique, la notion d’espace-temps est opérationnelle, mais dans la réalité, on ne peut pas la concevoir. Par ailleurs, les disciplines sont tellement séparées que désormais, il faut être un spécialiste. 

 

Voyez les mathématiques. Désormais, si vous n’avez pas un doctorat de mathématiques, vous n'y comprendrez rien. La fonction exponentielle est partout dans les mathématiques et les a considérablement complexifiées. Les équations mathématiques sont devenues d’une complexité infernale. D'ailleurs, comme l’intelligence humaine ne suffit pas, ils sont obligés de s’en remettre aux ordinateurs. 

 

Le nombre e, la fonction exponentielle, est absolument partout. C’est ce qu’on appelle un nombre transcendant. D’où vient-il? On ne sait pas. C’est comme le Pi: on le trouve absolument partout et on ne sait pas. Le troisième que l’on trouve partout, c’est le nombre d’or. Ces trois nombres contiennent un savoir fabuleux et pourtant, c’est le mystère absolu, on ne sait pas d’où ils viennent. Les frères Bogdanoff les ont appelés la fonction-Dieu, car on n’imagine pas une intelligence dans l’Univers capable de produire quelque chose qui est plus grand que l’Univers.»