À Madrid, Jérôme Blanchet-Gravel a rencontré Karina Sainz Borgo, l’une des grandes voix de la littérature hispanophone. Premier volet: son œuvre, avant un second entretien consacré au Venezuela.
Elle a des yeux verts et un regard ardent. C’est dans un élégant café de Madrid que Karina Sainz Borgo me reçoit, par l’une de ces journées ensoleillées où la capitale espagnole semble presque immaculée.
Née à Caracas en 1982, installée en Espagne depuis 2006, elle appartient à cette génération d’écrivains pour qui l’exil est une vision du monde.
Aujourd’hui l’une des voix les plus singulières de la littérature hispanophone contemporaine, elle est également journaliste culturelle au quotidien espagnol ABC.
Lire le second volet: Sainz Borgo: «le Venezuela reste à ce jour une dictature meurtrière»
Son premier roman, La hija de la española, publié en 2019, l’a fait connaître bien au-delà de son pays natal et de son pays d’adoption. Traduit dans plusieurs langues dont le français (La Fille de l’Espagnole), adapté au cinéma sous le titre Aún es de noche en Caracas, il raconte la survie d’une femme dans un pays en ruine.
Avec El tercer país en 2021 (Le Tiers pays), Sainz Borgo s’est ensuite aventurée sur le terrain miné de la migration.

Elle vient de publier Nazarena chez Alfaguara, roman en clair-obscur où une maison habitée par huit sœurs et leur mère intransigeante devient le théâtre d’une tyrannie familiale.
Premier volet de cet entretien: l’œuvre. Un second article sera consacré au Venezuela, pays avec lequel notre interlocutrice entretient une relation particulière.
Jérôme Blanchet-Gravel: Existe-t-il une ligne directrice entre tous vos romans?
Karina Sainz Borgo: «Oui. Je le perçois de manière intuitive. La hija de la española et El tercer país ont une relation directe. Le premier racontait un processus d’aliénation et de désespoir, celui d’un individu, en l’occurrence une femme, et la manière dont elle en sortait. El tercer país, lui, est un portrait de la migration et de la mort.
Dans La hija de la española, il n’y avait pas de compassion. Dans El tercer país, oui, il y en avait. Et Nazarena, c’est encore autre chose. C’est une sorte de saga familiale. Une famille composée de huit femmes, un matriarcat de huit filles qui se battent pour une maison, une maison qui finit par être détruite.»
Vous situez Nazarena dans un Venezuela ancien, mais on comprend vite que ce passé parle aussi du présent.
Karina Sainz Borgo: «Nazarena se déroule dans une sorte de Venezuela de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. C’est le moment du progrès, de l’autocratie libérale, puis des premières dictatures du XXe siècle.
Il y a la migration européenne, la construction du chemin de fer, l’arrivée des Italiens, les Allemands qui viennent faire du rhum, et une forme de prospérité qui se développe.
Mais à l’intérieur, dans la maison, dans le noyau familial, il y a une incapacité à coexister. Il y a un autoritarisme terrible.
C’est pour cela que je disais dans une entrevue à El País que les mères autoritaires et les pays autoritaires se ressemblent. Je le crois vraiment. Avec cette nuance: les mères autoritaires sont souvent beaucoup plus intelligentes que les pères autoritaires.»
Donc le pouvoir, pour vous, commence dans la sphère intime ou familiale?
Karina Sainz Borgo: «Oui. Le politique n’arrive pas de nulle part. Il existe déjà dans la maison, dans les relations, dans la manière dont on occupe un espace, dont on l’impose aux autres ou dont on refuse de le partager.
C’est cela qui m’intéresse dans Nazarena: cette tension entre ce qui progresse autour et ce qui pourrit à l’intérieur.»
Ce livre pourrait-il devenir un film, lui aussi?
Karina Sainz Borgo: «Je ne sais pas. J’aimerais beaucoup. Vraiment. C’est un livre auquel je tiens.»
Dans El tercer país, vous racontez l’histoire d’une femme qui enterre «bénévolement» les corps de migrants morts en chemin. Comment êtes-vous arrivée à ce personnage et à cet univers frontalier, presque mythologique?
Karina Sainz Borgo: «Pour écrire ce roman, je suis allée du côté colombien de la frontière entre la Colombie et le Venezuela, à Riohacha. J’y ai trouvé un personnage réel: une femme qui existe vraiment et qui, comme d’autres personnes en Amérique latine, enterre les morts par charité ou aide les familles à le faire.
Voir l’expérience migratoire vénézuélienne depuis cet endroit a été impressionnant. Toutes les frontières se ressemblent. Il y a toujours quelqu’un qui veut fuir et passer, et quelqu’un qui ne veut laisser passer personne.
À lire aussi: Des migrants plus déterminés que jamais
J’ai parlé avec beaucoup de gens. J’ai aussi fait un travail avec l’Université Brown, un atelier d’écriture de biographies avec des étudiants issus de familles migrantes, parfois de deuxième ou troisième génération.
Leur manière de décrire la frontière était très intéressante. Certains avaient fui parce qu’ils étaient persécutés en raison de leur identité sexuelle; d’autres pour des raisons économiques.
Au fond, il y a toujours cette même idée: celui qui part le fait parce que sa peur est plus grande que le risque qu’il prend. C’est cette tension qui m’intéressait: la fuite, le passage, la mort, et ce geste presque sacré de donner une sépulture à ceux que l’exil a engloutis.»
Dans ce roman, la mort est partout. J’ai eu l’impression qu’il y avait quelque chose de fondamentalement mexicain dans cette œuvre.
Karina Sainz Borgo: «Oui, et c’est normal. J’ai énormément travaillé avec l’écrivain mexicain Juan Rulfo pour écrire ce livre. Rulfo est un génie.
Dans son roman Pedro Páramo (1955), on ne sait jamais qui est vivant et qui est mort. Cette confusion entre les morts et les vivants correspond à quelque chose de très profond en Amérique latine.»
Au Mexique, la mort est dans la religion, dans la rue, dans l’imaginaire. Partout. Quel regard portez-vous sur ce pays?
Karina Sainz Borgo: «J’y ai vécu en 2006, au moment de la contestation électorale de López Obrador, résumée par son mot d’ordre "vote par vote, bureau par bureau".
C’était fascinant. J’étais à Mexico. Ce pays possède une lucidité extraordinaire pour comprendre ce qui se passe et, en même temps, il est probablement l’un des endroits les plus violents du monde...
À lire aussi: Au Mexique, la terreur calculée des cartels
Quand López Obrador est apparu, il m’a beaucoup surprise. Le sous-commandant Marcos, qui me fascinait énormément, est allé à l’Ange de l’Indépendance pour le soutenir. López Obrador a été capable d’obtenir l’appui de Carlos Monsiváis, d’Elena Poniatowska, de tout un monde intellectuel. C’était une figure magnétique, séduisante.
Le Mexique a quelque chose de paradoxal. C’est un pays merveilleux, très agréable, mais aussi profondément violent. La pensée mexicaine me fascine. Elle me désarme.»
Dans vos romans, vous revenez souvent au Venezuela, mais sans grand patriotisme. N'est-ce pas?
Karina Sainz Borgo: «Oui. Certains lecteurs ne sont pas d’accord avec moi parce que je propose toujours une vision très abîmée, très blessée de ce qui est national. Je suis très peu patriote dans mon écriture.
J’aime beaucoup un écrivain ukrainien, Andreï Kourkov, qui écrit en russe. Il dit: "pour les Ukrainiens, je ne suis pas suffisamment patriote; pour les Russes, je suis suspect". Je comprends très bien cette position.»
Quels écrivains français vous accompagnent?
Karina Sainz Borgo: «J’aime beaucoup Leïla Slimani. J’aime aussi Sylvain Tesson, qui me semble être une sorte de Lord Byron du XXIe siècle. Marguerite Duras me fascine.
Baudelaire est évidemment incontournable. Et Flaubert, pour moi, c’est la Bible. C’est un génie absolu, le névrosé le plus brillant que j’aie jamais lu. J’essaie de le copier autant que je peux, mais je n’y arrive pas.»
Et Houellebecq?
Karina Sainz Borgo: «Je l’ai beaucoup aimé à une époque. Je l’ai lu entièrement. Plateforme m’avait beaucoup plu. Soumission, Sérotonine aussi. Houellebecq est un personnage qui se ressemble à lui-même.
Son physique est presque le reflet de ce qui lui est arrivé avec son écriture. Il est terrible, satirique, parodique. À un moment, il devient presque une parodie de lui-même, et il le savait déjà dans Soumission.»
Quel conseil donneriez-vous à ceux qui veulent écrire?
Karina Sainz Borgo: «Lire tout ce qu’ils peuvent trouver. On croit parfois qu’il faut avoir une vie extraordinaire pour écrire, mais regardez Borges: c’était un bibliothécaire, un homme en apparence absolument ennuyeux, et voyez ce qu’il a fait. Regardez Kafka: il vendait des assurances. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’avoir une vie spectaculaire. Il faut surtout lire.»













