Des migrants plus déterminés que jamais

Reportage exclusif

Les migrants honduriens Reina Beatriz Barrios Rodríguez et Jonathan Alexander Zelaya García posent dans un restaurant de la ville mexicaine de Oaxaca, le 18 février 2024. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

Mercredi le 21 février 2024, à 11:20

De passage au Mexique, Jérôme Blanchet-Gravel est allé à la rencontre de deux migrants honduriens aspirant comme des milliers d’autres à rejoindre les États-Unis. Récit d’un couple bravant quotidiennement la mort, mais étonnamment serein.

 

«Quand ce n’est pas la mafia qui vous dérange, c’est le gouvernement», laisse tomber le soudeur Jonathan Alexander Zelaya García, 28 ans, pour m’expliquer la situation bien précaire dans laquelle se trouve son pays: le Honduras.

 

Il y a huit mois, il a dû quitter précipitamment ce pays d’Amérique centrale de 10 millions d’habitants après avoir été approché par les membres d’une pandilla. «Quand un groupe criminel vient te voir pour t’enrôler, tu as deux options: soit accepter, soit fuir, car ceux qui n’obéissent pas sont tués», poursuit-il.

 

L’enfer hondurien 

 

Le 18 février dernier, j’invite deux migrants rencontrés sur la rue dans la fabuleuse ville de Oaxaca à venir me raconter leur histoire à un restaurant du coin.

 

La compagne de Jonathan, Reina Beatriz Barrios Rodríguez, 20 ans, diplômée en administration, est partie avant lui vers le nord depuis La Ceiba sans savoir qu’elle allait croiser son chemin. Elle dresse sensiblement le même portrait d’un pays marqué par le chômage, le crime organisé et la corruption. Un pays où selon son conjoint et elle, «le journalisme jaune domine la vie politique, laissant toute la place au banditisme».

 

«Au Honduras, il n’y a pratiquement pas de travail et la monnaie, le lempira, est fortement dévaluée. Et quand on trouve un emploi, les employeurs profitent de votre vulnérabilité pour vous faire faire des heures supplémentaires non rémunérées. Nous sommes constamment pris en otage», relate la jeune femme.

 

Sur les routes du Guatemala et du Mexique, mes deux interlocuteurs ont dû passer par-dessus de très nombreux obstacles. Et ils ne sont pas au bout de leur peine. La veille, un petit truand leur a dérobé 460 pesos (36 dollars CAD) qui devaient leur servir à manger.

 

«Il faut aussi nous méfier des autres migrants», racontent ceux dont l’essentiel du parcours se fait en autobus, quelquefois à pied pour contourner les autorités, quelquefois en train pour de plus longs trajets. Dans la rue Miguel Hidalgo à Oaxaca, chaque jour, ils sont de nombreux migrants postés autour de stations d’autobus, en majorité de modestes camionnettes dotées à l’intérieur de lourds rideaux pare-soleil.

 

«Si tu t’endors sur le train, tu meurs»

 

Au Mexique, un train est devenu tristement célèbre – la bestia (la bête) – pour les énormes risques qu’il fait courir à ceux qui osent y grimper. Mes invités n’ont pas connu ce train, mais ont vécu une expérience ferroviaire pas tellement moins périlleuse entre la ville de Mexico et la frontière américaine. C’était avant d’être déportés par les autorités mexicaines, autrement dit transportés du nord au sud du pays; un quasi-retour à la case départ.

 

«Si tu t’endors sur le train, tu meurs, car tu risques de ne pas voir les bandits qui montent sur le toit quand il ralentit dans certaines zones, ou de ne pas anticiper les tunnels où il faut se baisser. Par contre, il fait tellement froid la nuit qu’il est pratiquement impossible de dormir», détaille Jonathan. 

 

Des migrants, principalement originaires du Venezuela, voyagent sur un train de marchandises à destination de la Ciudad Juarez, dans l'État de Chihuahua, au Mexique, le 3 octobre 2023. Photo: Herika MARTINEZ pour l'AFP.

 

La pire chose qu’ils aient pu voir perchés sur ces wagons: une mère épuisée devenue mentalement instable jeter son bébé par-dessus bord. Selon de nombreux témoignages, il n’est pas rare de voir des parents abandonner des poupons et de jeunes enfants à des villageois sur le bord des chemins de fer, convaincus de ne plus pouvoir assurer leur bien-être.

 

Des nourrissons meurent parfois de froid sur ces convois funestes, quand leurs parents ne sont pas assez bien équipés en vêtements chauds et en couvertures. 

 

Dans le Chiapas, tout près du Guatemala, après avoir été expulsés d’une camionnette par la Garde nationale mexicaine, mes deux invités ont dû se mettre à l’abri des cartels, se cacher sous des ponts puis courir. Et recommencer. Ils sont fiers d’avoir réussi à échapper à ces «séquestrateurs», dont la plupart opèrent pour le compte de réseaux de trafic sexuel et d’organes. Une réalité loin de théories «complotistes», comme l’illustre notre reporter Alexis Brunet dans ces pages.

 

La région abritant la frontière entre le Guatemala et le Chiapas serait devenue l’une des pires au monde en termes d’insécurité, selon des organismes de défense des droits humains alertés par l’élargissement de ces zones militarisées et de non-droit.

 

À chaque passage, les migrants doivent débourser une somme plus ou moins grande, à travers un vaste système d’extorsion impliquant autant des fonctionnaires que des soldats et des criminels. 

 

Malgré tout sereins

 

Durant toute l’entrevue, la détermination et la sérénité de ce couple bravant pourtant les pires épreuves depuis des mois me frappent. Ils sont calmes et résolus. Jonathan et Reina ont l’air en paix avec leur décision.

 

Ils pourraient toujours demeurer au Mexique – un pays de transit mais aussi dorénavant de destination pour de nombreux migrants –, mais ne jurent encore que par le rêve américain. Un peu naïfs? Trop exigeants dans leur quête d’une vie meilleure? Conscients du durcissement d’une bonne partie de l’opinion publique américaine envers une immigration record, ils s’en remettent moins à la politique qu’à leur croyance en Dieu.

 

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«Nous avons peur de la frontière, mais il faut avancer. C’est la foi qui nous guide, bien sûr, et l’espérance», assure Reina Beatriz Barrios Rodríguez, avec les yeux qui brillent.