État contre chaos: Bukele, architecte d’un nouvel ordre au Salvador

À San Salvador

La Plaza Barrios de San Salvador au Salvador, fin juin 2025. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

Vendredi le 27 juin 2025, à 10:30

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État contre chaos: Bukele, architecte d’un nouvel ordre au Salvador
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Notre rédacteur en chef Jérôme Blanchet-Gravel s’est rendu à San Salvador, ville en pleine métamorphose. Entre pacification brutale et réaménagement ambitieux du territoire, le Salvador du président Bukele surprend. Reportage.

 

San Salvador, fin juin 2025.

 

Devant moi, des enfants s’amusent dans des jeux d’eau. Le plus grand d’entre eux pose un ballon sur un jet au sol, juste avant qu’il ne rejaillisse. La sphère est aussitôt projetée en l’air. Les enfants rient, crient et sautent en tentant de l’attraper. Combien de temps tiendra-t-elle en équilibre?

 

Nous sommes sur la Plaza Barrios, en face du Palais national, ancien siège du pouvoir, aujourd’hui musée et lieu de mémoire. Il y a trois ans à peine, cette scène était impensable dans la capitale de ce petit pays d’Amérique centrale. 6,3 millions d’habitants, c’est près de trois millions de moins que la population du Québec.

 

«Ils sont arrivés armés»

 

La veille, mon chauffeur de taxi m’a raconté comment, il y a cinq ans, des maras l’ont chassé du site, pourtant isolé dans la nature, où il puisait de l’eau pour l’embouteiller. Craignant pour sa vie et celle de ses proches, il a dû abandonner son commerce et trouver un autre moyen de subsistance.

 

«Ils [les membres du MS-13, ndlr] voulaient s’emparer de la source. Ils sont arrivés armés, complètement drogués, et ils harcelaient les jeunes filles qui venaient là. On a dû partir. Après ça, ils ont fini par vendre l’eau à une grande entreprise du Guatemala», me confie Mario Velázquez, les yeux fixés sur la route sombre et silencieuse qui relie, à cette heure tardive, l’aéroport au centre-ville.

 

Ce père de famille «remercie Dieu d’avoir pu retrouver aussi vite un gagne-pain». Il espère néanmoins plus de touristes, de clients. Aujourd’hui, il pourrait sans douter puiser de l’eau sans crainte, mais il a tourné la page. 

 

Une révolution sécuritaire

 

L’ascension de Nayib Bukele débute en 2015, lorsqu’il devient maire de San Salvador. Il façonne alors son aura de gestionnaire efficace et de figure antisystème, de dirigeant cool et de communicateur habile, rompant avec des partis traditionnels largement discrédités dans un contexte de corruption généralisée.

 

Mais c’est à partir de 2019, pour la première fois élu président, que celui qui se décrit sur X comme un «roi philosophe» déclenche une véritable révolution sécuritaire: état d’exception toujours en vigueur, arrestation de plus de 80 000 membres présumés des gangs, construction d’une méga-prison pouvant accueillir 40 000 détenus. 

 

Les chiffres sont éloquents: selon l’édition du 20 juin du quotidien Diario El Salvador, le pays est passé de 6656 homicides en 2015 à seulement 38 en 2025. Un miracle. Ce jour-là, Diario El Salvador titrait que le taux d’approbation du président de 43 ans avoisinait les 86,1%, selon une étude d’opinion.

 

La même enquête présente toutefois une ombre au tableau: 58% des citoyens croient s’exposer à des «représailles» – avertissement, amende ou même emprisonnement – s’ils critiquent publiquement le gouvernement, par exemple sur les réseaux sociaux. 

 

Bukele toujours très populaire

 

Chose certaine, l’immense popularité dont jouit le président se mesure facilement sur le terrain. Son visage s’affiche sur une multitude de produits dérivés: des maillots de fútbol aux bouteilles d’eau en passant par les tasses et les autocollants.

 

«Les autres pays d’Amérique centrale devraient faire comme Bukele s’ils veulent se débarrasser des gangs», laisse tomber Isabelle, 44 ans, vendeuse au marché Ex-Cuartel consacré à l’artisanat. «Ici, on peut enfin vivre tranquille. Que les étrangers viennent voir par eux-mêmes: San Salvador a changé et pour le mieux.»

 

«Maintenant, plus personne ne nous embête ici, je me sens libre», me lance pour sa part Evelyn, 52 ans, vendeuse de protecteurs pour téléphones mobiles au marché Hula Hula. «La sécurité, c’est le plus important. Et puis je vais vous dire: si cette révolution est possible, c’est parce qu’au Salvador, on croit en un Dieu tout-puissant».

 

Vent de libération

 

Si tous les Salvadoriens ne souhaitent pas se confier à un journaliste (et par pudeur culturelle peut-être encore moins à un journaliste occidental), l’écrasante majorité d’entre eux salue spontanément les bienfaits de ce gouvernement. 

 

C’est indéniable: un vent de libération souffle sur des consciences longtemps éprouvées par une violence extrême.

 

«Avant Bukele, c’était très dangereux. Il fallait payer les gangs chaque semaine, juste pour garder le salon de coiffure ouvert. Personne ne pouvait entrer sans leur autorisation. Vous voyez ce mur? À un moment, j’ai réduit de moitié la taille du salon pour payer moins cher! Maintenant, les clients reviennent, les gens n’ont plus peur. C’est comme si on respirait enfin», témoigne Marcela, ma coiffeuse pour un jour.

 

 

La coiffeuse Marcela et notre journaliste Jérôme Blanchet-Gravel au centre de San Salvador, le 22 juin 2025. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

 

 

«Je travaille ici depuis toute petite. C’est le salon de ma mère, celui de ma tante. Mais aujourd’hui, avec les rénovations du gouvernement, on ne sait pas vraiment ce qui va advenir de nos installations. On va devoir partir, mais on ne sait même pas où aller. On ne nous dit rien», tempère-t-elle.

 

Le pouvoir n’aime pas le chaos

 

Brandie comme un trophée, cette pacification s’accompagne effectivement d’une vaste opération de «nettoyage» de l’espace public, amorcée à San Salvador dès l’arrivée de Bukele comme maire. En Amérique latine, accéder à la mairie de la capitale constitue d’ailleurs bien souvent un tremplin vers la présidence. 

 

Le gouvernement entend moderniser les marchés, réaménager les places publiques, planter des arbres, réorganiser les espaces commerciaux et illuminer les coins sombres de la ville – et Dieu sait qu’il y en a. De fait, un nombre considérable de chantiers occupe la ville en métamorphose. 

 

Cette volonté de contrôle propre à l’État, en tout temps et en tout lieu, entraîne un lot inespéré de perdants: de nombreux petits commerçants, comme Marcela, pourraient être redirigés vers la périphérie, voire simplement expulsés par les autorités. Aucun plan de relocalisation ne leur aurait été communiqué.

 

«Si on m’enlève mon kiosque, il ne me restera plus rien», soupire Lupe, une vendeuse de sandales d’une quarantaine d’années, retranchée dans l’antre coloré de son étal. D’emblée, elle se réjouit que les gens ne craignent plus de venir – ce qui augmente sa clientèle –, mais redoute tout autant de devoir plier bagage du jour au lendemain.

 

 

À droite: Lupe, une vendeuse de sandales du centre de San Salvador, craint d'être expulsée de la zone. À gauche: la vendeuse de chaussures Miriam Echeverría attend toujours les changements économiques. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

 

 

Miriam Echeverría m’invite à m’asseoir dans le magasin de chaussures qu’elle tient au fond d’une galerie de commerces recouverte de toits en tôle. Entourée de vieilles amies réunies en ce samedi après-midi, elle évoque avec lucidité les bouleversements récents. Si la sécurité s’est grandement améliorée sous Bukele, les bénéfices économiques, eux, tarderaient encore à suivre.

 

«Les changements sont bons, mais ils prennent du temps», dit-elle, comme empreinte d’un mélange de réalisme et de résignation. Les loyers exorbitants – parfois jusqu’à 2000 dollars US mensuels – ont poussé de nombreux commerçants à évacuer. 

 

Ironie du sort: si les habitants ne versent plus de piso aux criminels, ils s’acquittent désormais de montants prohibitifs à des propriétaires parfaitement légaux.

 

Quant aux vendeurs ambulants, «ils doivent se cacher ou partir, sinon on les chasse», ajoute la Señora Echeverría, évoquant les «nouvelles restrictions». L’hiver dernier, la mairie de San Salvador a ordonné à un millier de ces vendeurs de libérer les lieux «volontairement» dans un délai de 72 heures, sous peine d’une «intervention nécessaire au réaménagement de la zone».

 

Pourtant, le nombre de marchés et de kiosques qui les composent reste frappant aux yeux de l’Occidental. La transition vers une société plus «aseptisée» est graduelle, et le «chaos organisé» propre à cette région du monde n’a pas totalement disparu. 

 

De la vie nocturne à la vie familiale

 

Autrefois très fréquentés et réputés pour leurs nuits endiablées au son du reggaeton et d’autres rythmes suaves, les bars et discothèques ont été nombreux à fermer leurs portes. Souvent à la limite de la légalité, voire carrément clandestins, la plupart de ces établissements festifs étaient tenus par les pandillas.

 

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«Oui, pas mal de bars ont fermé dans la zone», glisse la réceptionniste de mon hôtel, visiblement méfiante en me voyant poser mon téléphone sur le comptoir. Puis elle ajoute, prudente: «Mais Bukele a raison».

 

Une cliente croisée dans l’un de ces bars autorisés, mais pratiquement désertés, nuance ce recul de la vie nocturne: «Je ne sais pas s’il y a moins de monde, mais je sais que ce n’est plus le même monde. Mon amie et moi, on ne serait jamais sorties un soir comme celui-là auparavant. Juste ce qu’on est en train de faire, et qui doit vous sembler banal, c’était impossible à l’époque», insiste-t-elle.

 

 

Un artiste local chante dans un bar quasi désert du centre de San Salvador, le samedi soir du 21 juin 2025. Photo: Jérôme Blanchet-Gravel pour Libre Média.

 

 

Durant ma visite du Palais national, mon guide me confirme les visées présidentielles: faire du centre «un milieu plus familial». Pari réussi. Le jour, les familles ont réinvesti le centre avec joie: une véritable reconquête de l’espace public est en cours.

 

Non loin des simulacres de cafés Starbucks ayant remplacé les lieux de perdition, trône la nouvelle Bibliothèque nationale du Salvador, offerte par la Chine et ouverte 24 heures sur 24. 

 

Inauguré en 2023, l’établissement de sept étages incarne cette modernisation accélérée, mais surtout le savoir indispensable à cette entreprise colossale. Symbole lumineux d’un nouvel ordre urbain, le paradoxe est saisissant alors que Bukele affiche sa proximité avec les États-Unis de Trump.

 

À San Salvador, le centro histórico a peut-être perdu un peu de son bouillonnement originel, mais pour beaucoup, c’est le modeste prix d’une sérénité retrouvée.

 

*D’autres articles sur le Salvador suivront dans ces pages.