Les règles complexes de l’orthographe et de la grammaire française contribuent à la précision et à la richesse de la langue, en plus de nous rattacher à un passé qu’on tend aujourd’hui à vouloir effacer, estime l’enseignante Anne-Emmanuelle Lejeune.
Récemment je lisais dans Le Devoir un plaidoyer pour une simplification de l’orthographe française proposée par le groupe de recherche EROFA.
Simplifier l’orthographe pour la rendre plus accessible aboutira-t-elle à une dévalorisation intellectuelle? Pourquoi cet incessant nivellement par le bas touche-t-il surtout le cours de français?
Jamais je n’ai entendu une demande de révision des tables de multiplication sous prétexte que les élèves n’arrivaient pas à les retenir. L’école actuelle, adaptée aux nécessités du marché, ne fabrique-t-elle pas des consommateurs semi-illettrés et satisfaits d’eux-mêmes?
Revenons d’abord sur la Réforme orthographique de 1990, que l’Académie française n’a pas soutenue en la rendant facultative. En tant qu’enseignante formée en Belgique il y a 30 ans, j’enseigne le français et je peux aussi enseigner le latin. Je considère que cette réforme malmène la linguistique historique.
Par exemple, le mot «jeune» vient du latin «juvenis» et a évolué selon des règles phonétiques précises. De même, «jeûne» vient du latin «jejunium» et a suivi une évolution phonétique distincte. Sans la distinction de l’accent, «jeune» et «jeûne» n’ont aucun sens, car l’accent indique une prononciation différente facilitant la compréhension.
Des règles qui ont un sens
Les règles complexes de l’orthographe et de la grammaire française, comme les accords des participes passés, contribuent à la précision et à la richesse de la langue. Supprimer ces règles risquerait de diminuer la clarté et la finesse de l’expression écrite. L’Académie française a rejeté la simplification des règles des participes passés avec «avoir».
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Prenons un exemple: «La mort de cet homme que j’ai tant désiré » et «La mort de cet homme que j’ai tant désirée» montrent qu’un petit accord change le contexte. La règle existante est parfaitement logique. Il suffit de faire abstraction de la partie «que» et l’accord est immédiat.
Même l’accord des verbes pronominaux est un jeu d’enfant. Cependant, lorsque des élèves de quatrième secondaire ne distinguent toujours pas un complément direct d’un indirect, ça décoiffe.
L'enseignement déterminant
Plutôt que de remplacer les heures dédiées à l’enseignement des règles grammaticales par des cours d’histoire de la langue, il serait plus judicieux de renforcer la formation initiale des enseignants. Une chargée de cours a récemment alerté le public que de nombreux futurs enseignants diplômés par les universités sont des analphabètes fonctionnels.
Le gouvernement a choisi de former des professeurs au rabais pour pallier la pénurie, alors que 4880 professeurs permanents ont démissionné au cours des cinq dernières années. Pour ma part, je commence chaque année scolaire par l’histoire de la langue française, ce qui m’a valu une convocation dans le bureau d’une adjointe en 2012.
J’ai dû lui expliquer que les origines du français remontaient à l’Empire romain et que ce récit introduisait l’étymologie des mots et leur orthographe, enrichissant le vocabulaire des élèves.
Des liens coupés
La simplification de ces règles déconnectera les locuteurs contemporains de leurs racines. Le maintien des règles actuelles permet de préserver la cohérence avec les textes littéraires et historiques, facilitant ainsi l’accès et la compréhension des œuvres du passé.
Les habitudes linguistiques évoluent naturellement. Imposer une simplification provoquera une confusion et un rejet, plutôt qu’une amélioration de l’apprentissage de la langue. Les personnalités publiques, les humoristes et les élus doivent servir de modèles en utilisant une langue correcte et élégante.
Marchandisation de l’éducation
La marchandisation de l’éducation, où l’accent est mis sur les résultats rapides et faciles plutôt que sur l’acquisition de compétences solides et durables, conduit à une baisse générale des standards académiques.
La simplification de l’orthographe française marquera une forme de dévalorisation intellectuelle, comportant des risques pour la richesse, la précision et la cohérence de la langue.
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Elle créera une nouvelle forme de discrimination sociale et accentuera les différences entre les francophones des diverses régions du monde. Bruno Dewaele, champion du monde d’orthographe, conclut bien: «Que serait le Tour de France sans ses cols? Peu de chose, n’est-il pas vrai? Eh bien, je crains qu’il n’en aille de même pour la langue.»
La simplification de la langue, bien qu’utopique, risque de la rendre monotone et de masquer les véritables problèmes scolaires. Les difficultés linguistiques éveillent la vigilance et forgent l’écriture, contrairement à la facilité qui endort.












