Le français doit redevenir une langue de liberté

Le drapeau tricolore français flotte au-dessus de la Tombe du Soldat inconnu sous l'arc de Triomphe à Paris, le 11 novembre 2021. Photo: Ludovic MARIN pour l’AFP.

Mardi le 12 mars 2024, à 09:05

Pour l'enseignante Anne-Emmanuelle Lejeune, les lois de censure qui sont en train d’être passées dans plusieurs pays francophones contribuent à éteindre les idéaux de liberté que la langue française se devait de représenter.

 

En septembre 1976, j’ai commencé ma première année du primaire en Belgique francophone sous le toit de mes grands-parents maternels. 

 

Bon-Papa Victor, né en 1905, avait gagné le concours pour devenir l’instituteur de son village. Il s’occupait de mes devoirs. Il me faisait recopier des livres d’histoire en me disant de soigner ma calligraphie en lettres attachées. Il me disait que savoir bien écrire le français était un gage de liberté. 

 

À l’époque, je ne mesurais pas le poids de ses mots. 

 

Aujourd’hui, je suis une enseignante de français avec 30 ans d’expérience sur deux continents et dans trois pays différents et je me souviens des mots de Bon-Papa Victor en lisant l’actualité et des livres d’histoire.

 

La mère de toutes les nations 

 

La Révolution française de 1789 a été un événement majeur dans l’histoire de la France et du monde entier. Elle a été marquée par des idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité qui ont exercé une influence incontestable sur la société française et ont inspiré des mouvements de libération sur toute la planète. 

 

La langue française exprimait ces idéaux révolutionnaires à travers des documents tels que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

 

 

Restreindre la liberté d’expression dans les pays francophones ressemble à s’y méprendre à une attaque contre les idéaux des Lumières.

 

 

La France a une riche tradition littéraire et philosophique qui a souvent exploré des thèmes liés à la liberté, à l’émancipation et à la justice. Faut-il rappeler que des écrivains et penseurs comme Voltaire, Montesquieu, Rousseau, La Boétie et Camus ont contribué à façonner la conception moderne de la liberté à travers leurs œuvres?

 

La Francophonie partage des valeurs communes liées à la liberté, à la démocratie, à l’humanisme et aux droits de l’homme. Cette communauté favorise les échanges culturels et intellectuels qui renforcent l’importance de la langue française dans la promotion de la liberté et de la diversité.

 

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Mais que se passe-t-il alors en 2024? Pourquoi la liberté d’expression est-elle à ce point attaquée en France, notamment avec la nouvelle agence VIGINUM et la volonté de mettre au pas la chaîne CNews? Pourquoi la liberté d’expression est-elle attaquée dans l’ensemble de l’Union européenne avec le Digital Services Act

 

Pourquoi l’est-elle aussi au Canada avec la loi C-11, le projet de loi C-63, les consultations sur la loi sur les mesures de guerre ou encore, au Québec, avec la loi 50 sur la réponse aux catastrophes naturelles? 

 

N’est-ce pas une façon d’éteindre les Lumières? 

 

Les Lumières, mouvement intellectuel du XVIIIe siècle, ont joué un rôle central dans la promotion des idées de liberté, de raison, de tolérance et de progrès. Dans ce contexte, restreindre la liberté d’expression dans les pays francophones ressemble à s’y méprendre à une attaque contre les idéaux des Lumières. 

 

Recul intellectuel

 

En limitant la capacité des individus à exprimer librement leurs opinions, à remettre en question les autorités et à participer au débat public, on compromet les valeurs de liberté et de raison défendues par les philosophes des Lumières. 

 

De plus, la joute verbale et la culture du débat sont des éléments caractéristiques de la tradition intellectuelle française. En restreignant la liberté d’expression, c’est cette culture du débat qui risque de s’étouffer et d’empêcher l’émergence de nouvelles idées. 

 

Et l’école, comment peut-elle rester cette noble institution du savoir dans ce contexte ? Nos systèmes éducatifs sont confrontés aux problèmes de massification et de marchandisation.

 

L’école massifiée ne signifie pas juste permettre à un plus grand nombre d’individus d’accéder à l’éducation; c’est souvent une école qui ne parvient pas à répondre aux besoins individuels des étudiants et à maintenir des normes élevées d’enseignement et d’apprentissage. Et apprentissage ne veut pas dire réussite! 

 

La marchandisation de l’éducation revient à considérer l’éducation comme un bien de consommation, soumis aux lois du marché et à la logique du profit. Les enseignants se retrouvent trop souvent sous pression pour répondre à des exigences de résultats et de rentabilité, ce qui peut compromettre leur capacité à fournir un enseignement de qualité.

 

De plus, les institutions éducatives peuvent être amenées à sacrifier leur autonomie et leur mission éducative au profit de considérations financières. 

 

Lorsque j’enseignais l’art de la dissertation en quatrième secondaire, je montrais à mes élèves le film «Le Brio» d’Attal. Ce film nous démontre avec brio qu’en limitant la liberté d’expression, on entrave la capacité des individus à développer leurs compétences argumentatives et leur aptitude à se défendre intellectuellement. 

 

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Dans un monde où la langue française est intimement liée à la liberté et à l’épanouissement intellectuel, les récentes attaques contre la liberté d’expression ont engendré une fraude de mots dans nos écoles devenues des temples de la réussite à tout prix. 

 

Ces attaques évoquent des résonances troublantes avec les avertissements des penseurs comme George Orwell et Aldous Huxley. Orwell, dans 1984, nous parle de sa novlangue, dont le but est l’anéantissement de la pensée, la destruction de l’individu, l’asservissement du peuple. 

 

L’usage des mots devient malhonnête et l’argumentation, idéologique. Ces écrivains ont dépeint des scénarios dystopiques où les individus étaient soumis à la censure, à la manipulation de la pensée et à la répression des dissidents. 

 

À la recherche de la liberté perdue

 

En terminant, je voudrais rappeler les mots de François Sureau, haut fonctionnaire, avocat et écrivain français, membre de l’Académie française, qui dans son discours prononcé le 3 mars 2022, nous exhorte à repenser notre conception de la sécurité et de la liberté. Il nous rappelle que la sécurité ne peut être érigée en priorité absolue au détriment de la liberté, car c’est dans cette dernière que réside véritablement notre sécurité. 

 

Comme il l’a si judicieusement souligné: «Je ne crois pas que Gallo eût souscrit à cette substitution du lapin de garenne au citoyen libre que nous prépare cette formule imbécile, répétée à l’envi depuis vingt ans, que la sécurité est la première des libertés. (…) Mais les temps, comme Max Gallo nous l’a rappelé pendant un demi-siècle, sont toujours difficiles pour ceux qui n’aiment pas la liberté.»

 

Le français est bel et bien une langue pour résister à la massification, à l’unanimisme, à l’uniformité, à l’hégémonie et à l’anéantissement de la pensée, la destruction de l’individu, l’asservissement du peuple. Victor Hugo en a fait une langue de lutte contre la misère et une langue de paix universelle.

 

Je suis plus que jamais Victor. Et vous?