L’école n’est pas une garderie de la réussite

Le ministre de l’Éducation Bernard Drainville visite l’école des Grands-Pins à l'Ange-Gardien dans l’Outaouais, le 13 septembre 2023. Photo: page Facebook officielle du député de Lévis.

Jeudi le 30 novembre 2023, à 11:00

La grève des profs n’aura pas d’effet positif sur le système d’éducation en ruines si on oublie que la destruction de l’école publique obéit à une logique ayant remplacé l’excellence par la médiocrité, analyse l’enseignante Anne-Emmanuelle Lejeune.

 

Il y a quelques jours, je relisais L’obsolescence de l’homme de Günther Anders. Avec une lucidité clairvoyante, il y décrivait déjà en 1956 les maux actuels de l’Éducation.

 

Je crois que trop de personnes encore ne comprennent toujours pas que la destruction de l’école publique obéit à une logique qui remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

 

La guerre des mots est là avec son lot de maux. Lorsque le sens des mots est contrôlé, ceux qui utilisent ces mots le sont aussi.

 

La pensée est intrinsèquement liée à la liberté et donc, à l’autonomie professionnelle qui est devenue de la flexibilité à sens unique.

 

Le salaire n’est pas tout

 

Le gouvernement promet aux enseignants 5000$ de plus par an en avril 2024 ainsi qu’un salaire de 101 800$ en 2027. Reste à savoir si cette offre va de pair avec des exigences au niveau de la flexibilité et de l’autonomie des profs déjà funambules depuis trop longtemps.

 

Avoir le choix des mots et donc, des moyens, c’est être mobilisé pour et avec l’école. La coopération (et non la collaboration), elle doit être volontaire pour engendrer cohésion et synergie! Dans la Loi sur l’instruction publique du Québec, il y a le fameux article 19 (3) sur l’autonomie pédagogique des enseignants, article bien malmené au fil du temps.

 

Les forces des équipes pédagogiques sont à chercher dans la diversité des autonomies professionnelles (ce que les Communautés d’apprentissage professionnelles qui nous sont imposées tuent au nom du principe de massification et de normalisation); ce qui permet à l’élève d’apprendre le respect de la différence et la faculté d’adaptation.

 

La réussite au lieu de l’excellence

 

La pénurie des enseignants n’est pas étrangère à leurs mauvaises conditions de travail, à un jargon dépourvu de sens, à une gestion inhumaine, à l’invisibilité des heures supplémentaires jamais rémunérées, à l’intégration de cas lourds dans la classe dite régulière, à cette tendance à vouloir faire de l’école une garderie de la réussite pour tous à tout prix, au pouvoir d’achat sans cesse raboté et à cette vocation qui présuppose que l’enseignant finira par effectuer son travail en volant chez lui ou avec rien du tout.

 

Cette pénurie a ouvert la porte aux enseignants non légalement qualifiés, ce qui «déprofessionnalise» la profession.

 

 

Nous sommes face à une propagande de l’idée que l’excellence est synonyme de réussite. La propagande nourrit la peur et la peur engendre la tyrannie.

 

 

Ce problème aurait pu être anticipé et réglé depuis belle lurette, mais force est de constater que l’école est soumise à une logique de massification qui ne date pas d’aujourd’hui. Après Günther Anders, il faut lire George Orwell, Aldous Huxley, Hannah Arendt. Il faut lire aussi Nico Hirtt sur la marchandisation de l’éducation.

 

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Lisez Claude Meunier Berthelot pour qui le plan Langevin Wallon de 1947 visait essentiellement à empêcher les enfants de penser par eux-mêmes ou encore Jean-Paul Brighelli. N’est-il pas plus facile de gouverner des consommateurs homogénéisés que des sachants?

 

 

On peut réussir sans avoir appris.

 

 

Et ça ne semble déranger personne qu’un ministre de l’Éducation qui cherche à s’octroyer tous les pouvoirs suggère la création de l’Institut national de l’Excellence en Éducation sur lequel il pourra faire la pluie et le beau temps? Ce même ministre galvaude l’acception de l’excellence qui est pour lui synonyme de réussite. Or, on peut réussir sans avoir appris. Sa misérable syntaxe n’en est-elle pas la preuve? 

 

Le sens des mots

 

Une langue, ce n’est pas parler pour parler. On l’emploie pour cataloguer le réel, l’élaborer, l’expliquer avec des mots. De sa maîtrise dépend celle de sa propre pensée.  

 

D’après nos élus, l’excellence signifie réussite pour tous, et donc, égalitarisme, massification et communautarisme et en aucun cas, perfection de l’apprentissage. Ce postulat relève de l’argumentation idéologique. Nous sommes face à une propagande de l’idée que l’excellence est synonyme de réussite. La propagande nourrit la peur et la peur engendre la tyrannie.

 

Les mots ont un sens. Et une force! Le fait de n’utiliser qu’un vocabulaire positif annihile l’action citoyenne par plusieurs mécanismes. Le remplacement d’un mot par un autre permet de véhiculer une vision du monde différente.

 

Apprendre, c’est se libérer. Se libérer, c’est savoir résister aux changements des mots pour faire changer les choses.

 

Luttons avec des mots pour leur rendre leur sens en donnant du sens au sens!

 

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C’est de la communication et c’est ce que réclame le marché du travail. Cette vision utilitariste de l’éducation est à proscrire. Nos élèves doivent apprendre pour apprendre et non, juste à apprendre.

 

Pensez-vous vraiment que la grève générale illimitée soit la seule solution? Outre le fait que les profs vont se chercher un autre travail qu’ils ne quitteront peut-être plus, ne croyez-vous pas qu’il faille aussi faire la guerre aux mots sur la place publique et dans nos écoles en fermant la porte au récit, à celle de la fraude des mots et à l’anéantissement de la pensée? Le terrain serait alors enfin prêt pour un changement politique majeur et un monde meilleur qui replacerait l’intelligence humaine au cœur de notre humanité.

 

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