Le Québec et la France, cousins unis par la censure

Le président français Emmanuel Macron rencontre le premier ministre du Québec, François Legault, au musée Pointe-à-Callière à Montréal, le 26 septembre 2024. Photo: Ludovic MARIN pour l’AFP.

Mardi le 15 avril 2025, à 11:45

En France, l’État pourra désormais couper les réseaux sociaux en cas de «crise». Au Québec, les enseignants sont priés de se taire pour ne pas nuire à «l’image» de leur institution. Deux peuples cousins, une même dérive autoritaire.

 

En tant qu'ancienne enseignante, je ne peux taire mon inquiétude face aux récents soubresauts qui ébranlent les fondations de nos démocraties.

 

Deux décisions, l’une en France, l’autre au Québec, m’interpellent par leur portée et leurs implications. Elles tracent, à mon sens, les contours d’un monde où la liberté d’expression, pilier de toute société ouverte, s’effrite sous le poids de mesures autoritaires.

 

Dérives françaises et québécoises

 

En France, le Conseil d’État a récemment autorisé le gouvernement à suspendre l’accès aux réseaux sociaux en cas d’événements graves. Cette disposition, formulée en termes vagues, ouvre la voie à des interprétations extensives. 

 

Qui définira la gravité? Quels garde-fous garantiront que cette mesure, présentée comme exceptionnelle, ne deviendra pas un outil de censure ordinaire? 

 

Je vois dans cette décision un risque réel de dérive, où la parole publique, déjà fragilisée, pourrait être muselée au nom d’une sécurité mal définie. La liberté de s’exprimer, de contester, de débattre ne saurait être reléguée au rang de privilège conditionnel. 

 

Au Québec, une autre mesure m’alarme tout autant. L’article 8.2 du nouveau code d’éthique imposé aux enseignants leur enjoint de faire preuve de «réserve et modération» dans leurs propos publics, sous peine de nuire à l’image de leur établissement ou de ses acteurs. 

 

Cette injonction, qui s’étend à tous les centres de services scolaires et écoles privées, réduit les professeurs au silence.

 

Moi qui ai toujours pris la plume publiquement puisque je me voyais du fait de ma profession une passeuse de savoir et une éveilleuse de consciences, je m’indigne de voir les enseignants contraints à une loyauté aveugle envers une institution. Comment former des esprits critiques si ceux qui enseignent sont privés de leur propre voix? 

 

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Cette mesure s’inscrit dans une logique de contrôle où la dissidence, même constructive, devient suspecte. Le Québec n’aura plus que ses profs démissionnaires comme lanceurs d’alerte…

 

Non seulement, beaucoup de profs et de médecins sont voués à être remplacés d’ici 10 ans par l’IA selon les propos de Bill Gates tenus chez l'animateur Jimmy Fallon, mais pour que cela se fasse sans opposition, le gouvernement s’assure de museler les profs en leur imposant le devoir de loyauté envers lui-même au nom de l’éthique. Chaque jour, nous assistons à un avilissement toujours plus fort du langage. 

 

Un même horizon autoritaire

 

Ces deux décisions, bien que distinctes, convergent vers un même horizon: celui d’une démocratie qui se rétrécit, dans laquelle la pluralité des voix s’amenuise. Je ne puis m’empêcher de penser à Saint-Just qui avertissait en 1793: «Un peuple n’a qu’un ennemi dangereux, c’est son gouvernement.» 

 

Ces mots résonnent avec une acuité troublante. Dois-je conclure que nos élus sont fatigués par le débat démocratique au point de s’en prémunir par son interdiction?

 

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Face à cela, je choisis de m’exprimer, de questionner, de résister par la réflexion. Maîtriser sa langue maternelle, c’est reprendre le gouvernail de sa pensée, refuser la langue mutilée. C’est le seul moyen pacifiste d’empêcher que la démocratie ne renie son étymologie. Je refuse de céder à la résignation.