Étalement urbain: pour densifier, il faut socialiser

Densifier pour sauver des vies?

Des gens se rafraîchissent dans un canal de la ville Lahore, au Pakistan, le 15 mai 2022. Crédits photo: Arif ALI pour l'AFP.

Lundi le 16 mai 2022, à 09:00

L’éditorial de notre rédacteur en chef Jérôme Blanchet-Gravel.

 
Au Québec, les derniers temps ont été marqués par le retour du débat sur l’étalement urbain, ce phénomène qui consiste en l’expansion des zones résidentielles périphériques au détriment des centres urbains. Selon plusieurs maires, il est urgent de densifier nos villes. 
 
La concentration des citoyens dans les centres permettrait d’économiser des quantités d’énergie considérables. Une plus grande densité sociale permettrait donc de lutter plus efficacement contre les réchauffements climatiques, estiment les partisans de la densification. 
 
Le maire de la capitale nationale, Bruno Marchand, s’impose déjà comme un leader de cette volonté de densification au nom de la création d’un milieu plus sain qui présenterait un danger moindre pour la santé, la question environnementale devenant un enjeu sanitaire au pays de l’air climatisé.
 

Le réchauffement comme menace sanitaire 

 
Fin mars dernier, Bruno Marchand a porté à un niveau supérieur le besoin de sécurité devenu obsessionnel durant la pandémie en déclarant que la pollution à Québec pouvait contribuer à engorger le système de santé, alors que les hôpitaux manquaient déjà de ressources. Une sortie destinée à promouvoir le controversé projet de tramway à Québec, présenté par les uns comme le symbole même de la nécessaire transition énergétique, et par d’autres, comme une attaque en règle envers les chauffeurs de véhicule à essence. Le tramway pourrait sauver des vies. 
 
Un récent rapport de Santé Canada témoigne aussi de cette vision des changements climatiques comme menace sanitaire à prévenir par tous les moyens possibles. Intitulé «La santé des Canadiens et des Canadiennes dans un climat en changement», le rapport conclut entre autres que la stabilisation des émissions de gaz à effet de serre permettrait d’éviter 5200 décès liés à la chaleur qui surviendraient au Canada durant l’été, d’ici 2050.
 
«Plus le réchauffement sera important, plus les menaces pour la santé seront grandes. […] Les changements climatiques ont d’ores et déjà des répercussions sur les systèmes de santé au Canada», résument les auteurs de l'étude. 
 
Outre le fait que des outils de contrôle social créés durant la pandémie pourraient être utilisés à des fins écologiques par des États gourmands, il est curieux que ce projet urgent de densification survienne après deux années passées à détruire le tissu social. 
 

Un tempérament de plus en plus intolérant 

 
Durant la pandémie, par leurs prises de position pro-confinement, plusieurs leaders pro-densification ont eux-mêmes contribué à transformer nos villes en tièdes chalets urbains habités par un nombre grandissant de gens devenus intolérants à leur propre voisinage. La généralisation du télétravail a également motivé un nombre important de gens à quitter la ville pour s’offrir un plus grand espace de vie. 
 
Quand nos voisins ne sont pas présentés par les gouvernements comme une menace virale, certains les percevront comme une source de perturbation se traduisant entre autres par le bruit (rappelons-nous des klaxons à Ottawa) auquel des politiciens font maintenant la guerre.
 
Le 13 mai dernier – scène surréaliste –, Bruno Marchand a lancé l’opération policière «bruits perturbateurs», alors que la capitale nationale n'avait jamais été aussi morte. Pour être originaire de Québec, je peux témoigner que ma ville natale n’a jamais autant manqué de dynamisme. 
 

Densifier des villes fantômes 

 

À Québec, quasi-ville fantôme après 20h, des policiers ont donc été mobilisés pour intercepter les chauffeurs de véhicules s’amusant à faire vrombir leur moteur, faux problème inventé par une caste confortable ayant fait du silence un véritable projet. Vous avez bien lu: pour faire taire les derniers restes de dissidence sonore représentés par une dizaine de conducteurs de bolides aux goûts douteux, des agents ont mené une opération spéciale dans une cité à l’agonie sociale.
 
D’un côté, tout est fait pour séparer les gens les uns des autres dans un mouvement d’intolérance et d’aseptisation dont il n’existe pas d’équivalent dans le passé tellement il fait appel à un désir de mourir comme société. De l’autre, la densification s’imposerait comme une solution naturelle à laquelle les citoyens atomisés adhéreraient spontanément. Le paradoxe est énorme.