Le couronnement de Charles III nous replonge dans des univers religieux qu’on aurait tort de croire totalement disparus dans les sociétés modernes, observe Marc Chevrier, professeur à la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM.
Peu avant les fastueuses funérailles faites à la souveraine Élisabeth II, le quotidien britannique The Guardian publia un éditorial dont le titre présentait le culte voué à la monarchie comme une religion.
Selon ce quotidien: «La mort de la reine est ressentie par certains comme la perte non pas de repères, mais de la boussole de la nation elle-même. La monarchie est une forme de religion. À un âge séculier, il est plus facile de renier Dieu que la monarchie.»
De prime abord, la thèse du quotidien britannique est surprenante. La monarchie britannique a bien évidemment partie liée avec la religion au sens traditionnel du terme.
Droit divin, pouvoirs exceptionnels
Depuis l’Acte de suprématie du Tudor Henri VIII, le souverain anglais est à la fois chef d’État et chef de l’Église anglicane. Selon une tradition séculaire, le souverain britannique accède à la souveraineté par la grâce de Dieu, sans autre intermédiaire.
La figure royale se sacralise ainsi au travers de cérémonies censées marquer le caractère extraordinaire de l’accession au titre suprême.
À son couronnement, Charles III doit recevoir, comme sa mère en 1953, l’onction du Saint Chrême fait d’huile récoltée au mont des Oliviers, huile consacrée par le patriarche de Jérusalem, Théophile III.
Le couronnement de Charles III, préparé de longue date, nous plonge, par-delà la pratique chrétienne du sacrement royal, dans l’univers magique des monarchies égyptiennes et mésopotamiennes.
-Marc Chevrier, politologue et juriste
Comme l’observe l’Encyclopédie Britannica, le couronnement, même encore aujourd’hui, a conservé certains traits prenant leur source aux plus anciennes monarchies.
Le couronnement signale que le souverain est à part du commun des mortels et que son avènement lui confère des pouvoirs exceptionnels. Dans ces temps reculés, ces pouvoirs étaient censés se déployer à travers le trône, la couronne et le sceptre royaux.
Le couronnement, qui donnait au roi consacré un nouveau nom, devait aussi marquer une ère nouvelle, propice à de grandes festivités, et se concluait par une proclamation, qui en appelait à la protection divine ou à celle du roi lui-même.
De l’Égypte antique à Charles III
Le couronnement de Charles III, préparé de longue date, nous plonge, par-delà la pratique chrétienne du sacrement royal, dans l’univers magique des monarchies égyptiennes et mésopotamiennes.
De plus, les serments que le roi fait à son accession, lors du couronnement et pour protéger l’église presbytérienne d’Écosse sanctifient aux yeux du public la mission unique de Sa Majesté.
Les vues du Guardian sur la monarchie britannique, devenue une religion en soi dans un pays où désormais, selon le dernier recensement, 46,2% des Anglais et des Gallois se déclarent chrétiens, nous invitent à considérer cette monarchie autrement.
En réalité, l’éditorial du Guardian reprend une idée déjà défendue par le politiste Norman Bonney en 2013. D’après lui, la baisse de la religiosité enregistrée au Royaume-Uni n’a pas ébranlé la monarchie, toujours adossée à l’anglicanisme et au presbytérianisme.
La monarchie comme religion civile
Au fil du temps, celle-ci s’est transformée en une véritable religion civile, au sens que lui a donné le sociologue américain Robert Bellah, soit un ensemble de rites et de cérémonies inscrits au cœur de l’État qui expriment les valeurs dans lesquelles se reconnaît une nation et qui lui procurent un sentiment d’unité et d’élection.
Cette religion civile peut fort bien, comme le préconisait lui-même Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social, faire référence à un Dieu détaché de toute confession particulière.
À lire aussi: «Les Québécois ont un attachement religieux envers l’État»
Dans le cas britannique, observe Bonney, la monarchie, sans renier son ancrage protestant, a cherché notamment sous Élisabeth II à se rapprocher des autres religions, en leur accordant une place dans les cérémonies et le discours officiels.
La monarchie britannique, qui intercède en faveur de l’unité entre les nations du Royaume, véhiculerait de même une forme de foi multiconfessionnelle, prétendument en harmonie avec la diversité religieuse.
Bonney a étudié aussi la monarchie au Canada, où le multiculturalisme, érigé en religion civile — mais contestée au Québec —, s’appuie sur un monothéisme constitutionnel qui n’est pas nécessairement chrétien.
Bonney a même envisagé la possibilité que le Canada instaure une cérémonie distincte et laïque pour l’accession et le couronnement de son souverain, voie que le pays a visiblement écartée, bien que le gouvernement de Justin Trudeau s’apprête à adopter de nouvelles armoiries officielles, où la couronne apparaîtrait sans sa stylisation chrétienne traditionnelle.
La religion civile de la monarchie, au Royaume-Uni et partout ailleurs où cette royauté fascine, se manifeste aussi autrement. Il est commun de penser, depuis la thèse célèbre de Max Weber sur le désenchantement frappant le monde moderne, que la sécularisation des sociétés va de pair avec le retrait du religieux.
Permanence du religieux
Cependant, plusieurs estiment au contraire que la sécularisation peut susciter de nouveaux enchantements, comme le culte de l’État et du marché. La monarchie britannique sert les deux. Elle rehausse la dignité des pouvoirs, qui plongent leurs racines dans une vieille dynastie de rois chrétiens.
Par ailleurs, la sécularisation fournit au capitalisme un spectacle permanent, source d’émerveillement et d’adoration, où la vie de gens riches et fameux nourrit le commentaire incessant des médias.
À lire aussi: Abolir la monarchie? «Il y a un déficit de réflexion»
La monarchie se monnaie comme une marque déposée d’où ceux-ci et les membres de la famille royale tirent d’innombrables produits dérivés. Elle consolide à sa manière le capitalisme actuel, avide de fables qui versent du miel sur les inégalités qu’il engendre, en illustrant combien la grande richesse acquise de naissance peut se réconcilier avec d’inestimables qualités humaines.
Bref, si vous entendez le refrain «God Save the King», demandez-vous quel est le dieu qui est alors invoqué.













