«Une monarchie sans substance dans un Canada post-national»

Le roi Charles III prononce le discours du Trône à Ottawa, le 27 mai 2025, sous le regard du premier ministre Mark Carney, qui passe devant lui. Photo: Victoria JONES pour l’AFP.

Mercredi le 28 mai 2025, à 14:40

Selon le professeur Marc Chevrier, malgré le recours stratégique à la monarchie par Mark Carney, «le Canada va continuer à se définir par une idéologie post-nationaliste». Entretien.

 

Constitutionnaliste, politologue à l’UQAM et auteur de plusieurs livres remarqués parmi lesquels L’Empire en marche (PUL 2019), Marc Chevrier analyse le discours du trône de Charles III.

 

Notre invité y voit un exercice révélateur des contradictions profondes d’un régime canadien marqué par le «post-nationalisme», un «indigénisme culpabilisant» et une identité fragile.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Le dernier discours du trône s’ouvre par une reconnaissance du territoire non cédé de la nation algonquine Anishinabeg. Que penser de cette forme de «monarchie décoloniale» en apparence pour le moins contradictoire?


Marc Chevrier: «Il faut d’abord rappeler que ce n’est pas le roi qui écrit le discours du trône. C’est le cabinet du premier ministre, les scribes du cabinet de Mark Carney. Le souverain est essentiellement un "liseur". Il lit ce qu’on lui a écrit. En ce sens, dans cette situation, c’est une marionnette du pouvoir élu.

 

Mais le fait qu’on lui fasse dire qu’il reconnaît être sur le territoire non cédé de cette nation algonquine, ce n’est pas innocent. On fait dire au roi le credo de ce que j’appelle la religion civile canadienne.

 

C’est une espèce d’autochtonisme culpabilisant, mais hypocrite, car il dit cela à Ottawa, capitale canadienne, construite sur la souveraineté britannique devenue canadienne. Cela n’a aucun effet juridique, mais ça contente les belles âmes. C’est essentiellement du théâtre.

 

C’était une manœuvre habile sur le plan de la communication publique, puisque les propos tenus par le roi étaient appelés à résonner bien au-delà du Canada, ce qui n’aurait pas été le cas avec la gouverneure générale Mary Simon.

 

Ensuite, on insiste sur les valeurs nationales. On parle de la nation canadienne, et on met donc de côté le caractère multinational du pays. On déroule les grands piliers du credo canadien: la réforme de 1982, les droits et libertés, le chartisme, le multiculturalisme, le bilinguisme — qui, encore une fois, est une fiction —, et l’internationalisme.

 

 

 

Le Canada n’arrive pas à sécréter lui-même ses symboles.

 

 

Le Canada est présenté comme un pays de paix, de stabilité, de démocratie, de pluralisme, de prééminence du droit et d’autodétermination.

 

Mais l’autodétermination, c’est très ambigu. Cela peut vouloir dire l’autodétermination individuelle, c’est-à-dire l’individualisme juridique, dont on voit de curieuses manifestations autant au Québec qu’ailleurs au Canada. Mais cela peut aussi vouloir dire autodétermination collective — celle des autochtones, ou même celle du Québec. Cette ambiguïté est curieuse.

 

À lire aussi: Le vote immigré, clé de la victoire de Carney au Québec?

 

Et à la fin du discours, on présente le Canada comme un pays qui agit au nom du bien. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au livre L’Empire du bien de Philippe Muray. Effectivement, on pourrait dire que le Canada est un empire du bien ou un empire moral...

 

Le Canada, autant à l’interne qu’à l’externe, croit rayonner par le fait de penser qu’il incarne mieux que tout autre le bien. C’est ce que Muray a bien montré dans ce livre: la notion de bien est devenue tellement omniprésente dans le discours moral contemporain qu’elle ne tolère plus aucune manifestation de contradiction. C’est une idée qui résume assez bien le Canada d’aujourd’hui.»

 

Le discours est aussi dirigé vers l’extérieur, surtout vers les États-Unis.

 

Marc Chevrier: «Oui. Faire venir Charles III, roi du Canada, n’est pas un geste anodin. Il s’agit d’affirmer la souveraineté canadienne face aux prétentions états-uniennes. C’est une façon de dire que si les États-Unis veulent s’attaquer à la souveraineté canadienne à travers une éventuelle annexion, ils devront aussi affronter le souverain britannique.

 

Sur le fond, on parle de renforcer la souveraineté du Canada, d’investir dans les forces armées. Mais on ne dit pas exactement comment.

 

Et Donald Trump, avec son projet de bouclier antimissile — le Dôme d’or — a fait savoir que le Canada devrait payer cher, à moins de devenir un 51e État. Donc on affirme la souveraineté canadienne, mais sans gestes forts et concrets.»

 

Sur les plans intérieur et identitaire, que dit ce discours?

 

Marc Chevrier: «On évoque l’unité nationale, la langue française, la culture québécoise, mais sans parler de la nation québécoise, pourtant reconnue par une résolution des Communes sous Harper. On évoque le rôle de CBC/Radio-Canada comme vecteur de culture et d’identité canadienne.

 

On annonce aussi une réduction de la croissance des dépenses, pas une réduction absolue. Les dépenses augmentaient de 9% par an, ce qu’on jugeait insoutenable. On veut limiter cela à moins de 2%. Et on évoque des baisses d’impôts et du financement pour la construction de logements.

 

Carney semble vouloir réinjecter un peu de britannicité perdue dans le maelstrom multiculturaliste de Justin Trudeau. Mais en même temps, on fait dire au roi que le Canada est une nation multiculturelle.

 

À lire aussi: Abolir la monarchie? «Il y a un déficit de réflexion»

 

Et sur l’immigration, on évoque un plafonnement des travailleurs temporaires et étudiants à 5% de la population d’ici 2027 — ce qui est peu engageant.

 

Le Canada va continuer à se définir par une idéologie post-nationaliste. Le discours du trône en reprend tous les grands articles: autodétermination individuelle, individualisme juridique, reconnaissance des cultures et langues officielles sans reconnaissance réelle des nations minoritaires.»

 

Tout cela semble très contradictoire. Peut-on y voir une ligne cohérente?

 

Marc Chevrier: «C’est un bric-à-brac idéologique. Gouverner, ce n’est pas forcément chercher la cohérence. On peut faire des synthèses de copier-coller. Ce qui compte ici, ce sont les effets.

 

Même au Royaume-Uni, la monarchie se plie à ces contorsions. Sous Élisabeth II, on faisait dire à la Reine qu’elle appuyait le multiconfessionnalisme. Il y a eu des discours qui touchaient au multiculturalisme.

 

La monarchie britannique est devenue une religion civile, comme je l’ai expliqué dans un texte à Libre Média. On utilise en quelque sorte des symboles traditionnels pour porter des valeurs progressistes ou postmodernes.

 

Même un parti de centre gauche peut y trouver son compte. La monarchie sert à enjoliver des politiques qu’on jugerait trop radicales. Elle met du miel sur le discours.

 

Sur le plan structurel ou institutionnel, c’est conforme à l’esprit du régime canadien, qui perpétue une monarchie qui n’en est pas une. Le Canada n’a pas de famille dynastique nationale.

 

Le Canada doit encore s’en remettre à un souverain étranger. C’est une monarchie sans substance. Cela témoigne d’une identité fragile, voire vide: le pays n’arrive pas à sécréter lui-même ses symboles.»

 

Peut-on parler d’un regain d’intérêt pour la monarchie au Canada?

 

Mar Chevrier: «Les sondages montrent une défaveur marquée, surtout au Québec. Mais il y a des partisans du monarchisme, même ici. Comme je l’ai écrit dans mon livre La République québécoise paru en 2012, il existe un monarchisme québécois ponctuel, mais persistant.»

 

Et sur le roi lui-même, quelle impression vous a-t-il laissée? 

 

Marc Chevrier: «C’est une visite éclair, révélatrice d’un roi fatigué. S’il avait été en meilleure forme, il aurait peut-être fait une tournée pancanadienne, voire visité d’autres de ses royaumes.»