Reportage au Sinaloa, au cœur de l’empire du crime (1/2)

Un homme consulte les portraits de disparus devant la basilique de Nuestra Señora del Rosario. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.

Lundi le 18 septembre 2023, à 06:00

Situé dans le nord-ouest du Mexique, l’État du Sinaloa a vu naître le célèbre trafiquant El Chapo et se développer le cartel de Sinaloa. Notre reporter Alexis Brunet s’est rendu à Culiacán, terre de trafics en tous genres et de disparitions forcées.

 

«Le Mexique est en guerre. En avril, le cartel de Sinaloa a même utilisé des drones avec des explosifs contre un autre cartel», m’apprend la journaliste Tania Del Rio.

 

La journaliste Tanal Del Rio dans un café de Culiacán. Photo: Alexis Brunet pour LM.

 

Nous sommes dans un café près de la cathédrale de Guadalupe. Au loin, des gratte-ciels semblent chatouiller la Sierra Madre occidentale, cette chaîne de montagnes qui longe l’ouest du Mexique.

 

Blanchiment d’argent et faible délinquance

 

Lieu de résidence durant des années du célèbre trafiquant El Chapo Guzmán, Culiacán, capitale de l’État de Sinaloa, est située à dix-huit heures de bus de Mexico. La région ayant légué son nom au cartel du même nom, trafics et blanchiment d’argent n’y ont rien d’exotique.

 

Dans l’avenue Juárez, assises sous des ombrelles, des dizaines de jeunes femmes alpaguent les voitures qui passent entre deux clics sur leur téléphone portable. Derrière elles, des maisons de change s'étalent sur près de deux cents mètres. Dans le reste du Mexique, il se dit que Sinaloa abrite les plus belles femmes du pays, une réputation qui n’a rien d’une légende.

 

«Ici on peut changer tout ce qu’on veut sans décliner son identité, mais ne vous aventurez pas à prendre des photos, elles risquent de ne pas du tout apprécier», m'a-t-on mis en garde.

 

Au vu de la tranquillité qui émane de ses rues, difficile d’imaginer qu’il y a à peine quelques mois, Culiacán était en proie à des scènes de guerre.

 

Le jeudi 5 janvier à l’aube, Ovidio Guzmán, un des fils du trafiquant surnommé El Chapo (Le petit), était capturé par la police dans le nord de Culiacán. Le cartel de Sinaloa est alors monté au front, et l’autoproclamée «ville du bien-être» s’est transformée en théâtre de film de guerre. Les combats ont fait 29 morts.

 

«Ça n’a duré que 24 heures mais ça a été horrible. On ne pouvait pas sortir de chez soi-même le jour suivant , résume un chauffeur de taxi, avant d’ajouter que «d’habitude c’est une ville calme».

 

Une impression loin d’être isolée. Selon les derniers chiffres de l’enquête nationale de sécurité publique urbaine, parus dans le quotidien local El Debate Culiacán le 21 juillet, l’impression d’insécurité est de 46,7% à Culiacán, contre 62,3% pour l’ensemble du pays.

 

D’où vient cette étonnante quiétude? «Le cartel de Sinaloa ne laisse pas la délinquance se propager», me lâche-t-on laconiquement. Le 21 juillet, le même Debate Culiacán, le quotidien «qui dit la vérité», précise le vendeur, titre sur cinq personnes assassinées dans les environs. «Por un Culiacán más seguro» (Pour un Culiacán plus sûr), était-il écrit sur une pancarte posée au-dessus des corps.

 

De Wuhan à la Californie, un empire à l'assaut du fentanyl

 

Narcotrafiquant le plus riche du monde en son temps, El Chapo Guzmán a grandi au milieu de champs de marijuana et a dû arrêter l’école en primaire pour vendre des oranges pour sa mère. C’est à la fin des années 1980 qu’il a créé le cartel de Sinaloa. Après s’être évadé deux fois de prison, il est incarcéré dans une prison fortifiée du Colorado depuis 2019.

 

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Tunnels, bouteilles de gaz à double fond, trains de marchandises, camions de cuisses de poulet cuit, pirogues à moteur, aéroports clandestins, etc. Pour envoyer la cocaïne du Mexique aux États-Unis, les astuces sont très ingénieuses.

 

Partis de rien, quasiment illettrés, ces hommes et ces femmes ont bâti un empire. La vie du cartel de Sinaloa est rocambolesque et même romanesque.

 

Cet aspect a conquis l’acteur Sean Penn et a valu au trafiquant une série Netflix. Mais entre les combats avec les forces de l’ordre ou entre cartels, les assassinats de civils et de journalistes, ou les disparitions forcées, cette entreprise a aussi provoqué des centaines de milliers de morts au Mexique et dans le reste du continent.

 

Rien qu’entre l’été 2021 et l’été 2022, 100 000 personnes ont péri aux États-Unis du fentanyl, un opiacé chimique 50 fois plus puissant que l’héroïne.

 

En 2019, Ovidio Guzmán, le fils du Chapo arrêté en janvier, s’est saisi du marché du fentanyl vers l’Amérique du Nord. Dans les vallées de Sinaloa, des laboratoires clandestins créent donc cette drogue très létale.

 

Après avoir infiltré le cartel de Sinaloa, le gouvernement des États-Unis a assuré, en avril, que les ingrédients viendraient principalement d’une firme baptisée Wuhan Shuokang Biological Technology, et basée en Chine dans la ville du même nom.

 

Sur son site internet, le gouvernement des États-Unis offre un milliard de dollars de récompense pour la capture d’un Chinois accusé de trafic de fentanyl avec le cartel de Sinaloa.

 

Lors de l’acheminement du fentanyl vers les États-Unis, certains douaniers étasuniens fermeraient les yeux en échange de dollars, selon les agents infiltrés.

 

Trafics en tous genres et enlèvements d’ingénieurs

 

Dans El Traidor (Le traître), un livre-enquête très fouillé, la journaliste d’investigation mexicaine Anabel Hernandez révèle qu’Ismael El Mayo, autre baron du cartel de Sinaloa, avait des lieux de villégiature au Québec, près du fleuve Saint Laurent, et y venait aussi en voyages d’affaires.

 

«Le cartel de Sinaloa entretient des rapports avec des réseaux criminels dans plusieurs provinces canadiennes. Cette alliance est souvent médiée par des courtiers mexicains, qui résident temporairement ou de manière permanente au Canada, ou même des ressortissants canadiens établissant des connexions au Mexique avec le cartel», souffle à Libre Média Valentin Pereda, criminologue à l’Université de Montréal.

 

À Culiacán, il se murmure que Le Chapo aurait «des enfants non déclarés en Europe», un de ces bruits que seul le voyage sur le terrain peut faire résonner jusque chez nous. Chose certaine, le cartel démarche les mafias européennes pour y exporter sa cocaïne, son héroïne et son fentanyl, comme le confirme Valentin Pereda.

 

Dans son récent ouvrage Las Rastreadoras (Les Traqueuses), qui traite des disparitions forcées au Mexique, Tania Del Rio rappelle que New York, Los Angeles et Houston sont de grands centres de blanchiment d’argent du trafic de drogue.

 

«Mais le crime organisé ne se cantonne plus au trafic de drogue, il s’occupe aussi de trafic d’armes, de prostitution de femmes et d’enfants, de pornographie infantile, de travail forcé voire d’esclavage», lâche lors de notre rencontre cette femme très courageuse, elle-même originaire de Culiacán.

 

«Pour les mafieux, tous les moyens sont bons pour parvenir à leurs fins. Ils n’ont aucun scrupule à faire disparaître quelqu’un ayant vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû ou à l’enlever pour le faire travailler comme esclave», ajoute-t-elle alors que le soleil, d’une rougeur opaque, s’abrite derrière les montagnes.

 

Serait-ce en obligeant un ingénieur enlevé à travailler sous peine de mort que le cartel de Sinaloa aurait fait fabriquer des drones à explosifs? Dans un milieu où tous les coups sont permis, l’hypothèse n’a rien de farfelu. «Il y a régulièrement des ingénieurs qui disparaissent à Culiacán», confirme Isabel Cruz dans un restaurant bondé du centre-ville.

 

Le 26 janvier 2017, son fils Reyes Garcia Cruz, policier municipal, disparaît avec d’autres agents au nord de la ville. Amputée de son fils sans rien savoir de son sort, Isabel Cruz crée alors le collectif Sabuesos Guerreras (Détectives guerrières) afin de venir en aide aux proches de disparus.

 

Retrouvez la suite demain dans Libre Média…