Dans un contexte éducatif en crise, la figure de l'enseignant se transforme, passant du guide au simple accompagnateur. Tandis que des pressions extérieures sapent son autorité, l'école doit retrouver son rôle fondamental d'éveil et d'apprentissage.
Dans un monde où l’éducation semble s’éloigner de ses nobles aspirations, nous assistons à une transformation paradoxale du rôle de l’enseignant.
La citation de Jean Jaurès, «On n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir: on enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est», résonne aujourd’hui avec une ironie amère.
Le mot «pédagogie» vient du grec ancien paidagogía, qui signifiait «conduite de l’enfant» (país: enfant, ágô: conduire). Dans l’Antiquité, ce terme désignait l’action des esclaves qui accompagnaient les enfants à l’école.
C’est au XVIIIe siècle que la pédagogie s’est transformée en une réflexion plus systématique sur l’éducation, s’éloignant du rôle initial de simple accompagnement pour devenir une véritable discipline axée sur l’apprentissage et le développement humain.
Les philosophes des Lumières, tels que Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot, et Kant, ont joué un rôle central en remettant en question les dogmes et en promouvant la science, la tolérance religieuse et les droits de l’homme.
Un retour en arrière
Or, par un étrange retour de balancier, nous semblons revenir à cette conception primitive. La pénurie d’enseignants qualifiés, conjuguée à la dévalorisation croissante de la profession, transforme le professeur en accompagnateur, dépouillé de son statut d’expert et de sa fonction de transmetteur de savoir.
Cette mutation a été brillamment décrite par Albert Camus. Sa dénonciation d’une société intellectuelle où «la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour intelligence» renvoie à notre époque, marquée par la tyrannie de l’instantané et la dictature de l’opinion.
Les réflexes pavloviens ont supplanté la réflexion, et l’on assiste à une inquiétante équivalence entre ignorance et savoir.
Dans ce maelstrom, l’enseignant se trouve malmené de toutes parts. Confronté à des conditions de travail de plus en plus ardues et à une stagnation salariale chronique, il doit également faire face à l’agressivité croissante de nombreux parents-rois.
Ces derniers n’hésitent pas à remettre en cause l’autorité professorale, trouvant souvent un appui complaisant auprès de directions plus soucieuses d’éviter les conflits que de défendre l’intégrité du corps enseignant. Le fameux «pas de vague» appelé aussi le devoir de loyauté!
Ce devoir condamne les enseignants à éteindre eux-mêmes les voyants rouges des dysfonctionnements de l’École sabotée par une action concertée de ceux qui sont censés veiller à son bon fonctionnement.
Des enseignants exposés médiatiquement
Leur parole doit être anonymisée ou soumise à des recadrages de plus en plus souvent publics au Québec. Prenons le cas de ces jeunes profs qui jouent aux influenceuses. C’est très maladroit. Non seulement leur hiérarchie leur est tombée dessus, mais la presse aussi, ce qui est cohérent ici.
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Ce qui me gêne, c’est quand un enseignant est mis sous enquête et est condamné dans la presse sans avoir été reconnu officiellement coupable des allégations portées contre lui. Il y a eu le cas de Madame Chantale enregistrée à son insu et maintenant, celui de l’école primaire Bedford.
Pour avoir été un professeur belge au Québec, je sais combien il est difficile d’y faire sa place au soleil, que des allégations à l’encontre des enseignantes d’origine étrangère sont vite posées au nom de la xénophobie.
Même s’il existe un rapport détaillé au sujet des enseignantes incriminées à l’école Bedford, il aurait été plus sain que la presse en fasse ses choux gras une fois que lesdites enseignantes ont été suspendues ou licenciées.
Toutefois, je réitère mon soutien à la laïcité, une cause qui m’est chère et à laquelle j’ai contribuée comme membre du CA de Pour les droits des femmes du Québec. Cet étalage public d’enseignantes qui font l’objet d’enquête, mais toujours pas reconnues coupables est profondément nauséabond.
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En revanche, j’ai souvent observé la piètre gestion des ressources humaines au sein des écoles. Je doute fort que la haute hiérarchie comprenne réellement ce qui se passe dans ses établissements, car elle ne prend pas en compte plusieurs sons de cloche.
Dans ce contexte de chasse aux sorcières, rendue possible par la loi 23, je pense que les enseignants ne devraient pas participer au lynchage public. Cette loi pourrait un jour se retourner contre eux, sans qu’ils en comprennent les raisons.
Tendances lourdes
Cette érosion de l’autorité pédagogique s’inscrit dans une tendance sociétale plus large: l’obsession de l’instantané et de la simplification. Cette quête effrénée de facilité conduit à une dangereuse équivalence entre opinion et fait, entre croyance et connaissance. L’école se voit réduite au rang d’une entreprise de garderie, où la réussite massifiée prime sur l’apprentissage.
Face à ce tableau, l’enseignant doit incarner le savoir qu’il transmet. Sa mission est de raviver la flamme de la connaissance dans ce monde en déclin, en cultivant chez ses élèves l’esprit critique, le savoir écrire et le goût de l’effort intellectuel.
Peut-être qu’alors le devoir de loyauté deviendra celui de la présomption d’innocence, de la différence entre un fait et une opinion, de la grandeur d’âme qui ose dénoncer un système défaillant sans avoir peur?













