Au Québec, le risque est grand de voir s’installer un petit régime de surveillance des enseignants, alors que la solution au désenchantement scolaire réside dans une approche plus humaine. Un texte d’Anne-Emmanuelle Lejeune, enseignante de français.
Lorsque j’enseignais le français en quatrième secondaire, je partageais toujours à mes élèves une petite planche de bande dessinée qui présentait une même scène avec deux réactions différentes.
Sur la première planche se trouvent deux mamans accompagnées de leur enfant. Une des mamans montre du doigt un balayeur de rue et dit à son fils que s’il ne travaille pas bien à l’école, il finira comme lui.
Sur la seconde planche, l’autre maman dit à sa fille que si elle travaille bien à l’école, elle pourra offrir au balayeur un monde meilleur.
Un curieux traitement de l’information
À la suite de l’incident de l’enregistrement de l’enseignante hurlant sur ses élèves de première année à l’école des Grands-Vents de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, je me questionne fortement sur les traitements de cette information d’une tristesse infinie dans les médias tout comme au sein des écoles et de la hiérarchie scolaire allant jusqu’au ministre de l’Éducation.
Je voudrais traiter cette information comme la maman de la fillette.
Encourager la gestion basée sur la délation fait perdre un temps précieux à tout le monde et donne une image négative des ressources humaines qu’il faudrait ne jamais cesser d’humaniser.
-Anne-Emmanuelle Lejeune, enseignante de français
La solution réside-t-elle dans une conversation entre un collègue et celui qui perd les pédales? Peut-être. Dans la dénonciation des faits à la direction de l’école qui, si elle ignorait les faits, ne devait pas bien effectuer son travail? Rien de moins sûr.
Encourager la gestion basée sur la délation fait perdre un temps précieux à tout le monde et donne une image négative des ressources humaines qu’il faudrait ne jamais cesser d’humaniser.
C’est à la direction de se porter garante du bon fonctionnement de son école en la gérant en «bon père de famille» en veillant sur la santé et le bien-être de chaque maillon de la chaîne humaine. Si un seul se brise, la chaîne est rompue et c’est la porte ouverte à tous les excès humains.
Déshumanisation
Il arrive aussi que la direction d’école soit elle-même épuisée au point de ne plus pouvoir fonctionner. Qui va prendre soin d’elle? Sa hiérarchie, normalement. Mais si sa hiérarchie gère les ressources humaines par la gestion des résultats comme de vulgaires chiffres, elle ne va pas voir la détresse de son cadre.
C’est donc un cercle vicieux qui ne peut se rompre avec toujours plus de contrôle de l’humain au nom de la sécurité d’un seul maillon de la chaîne, mais seulement en rassemblant des personnes gardiennes de la bienveillance dans l’école. Il y en aurait à chaque maillon de la chaîne de l’école.
Quand vous êtes au bout de votre vie, vous êtes au bout de votre humanité que vous finissez par détester. Et si votre humanité ne rencontre pas vite à nouveau de l’empathie et de la bienveillance, il vous est impossible de donner de la bienveillance aux enfants dont vous avez la charge.
Un journal titrait récemment que plus personne ne veut diriger une école. La cause est la même que celle que dénoncent les enseignants à savoir la pénibilité de la tâche. Les centres scolaires engagent alors des directions d’école qui n’ont pas atteint la trentaine, qui manquent d’expérience scolaire et pire, de vie et qui se comportent malheureusement parfois en petits tyrans.
Or, le capitaine doit être un leader positif et exemplaire capable d’être le rassembleur des forces. Tout directeur ne devrait pas ignorer que l’autorité bien comprise rime avec humanité, que les meilleurs capitaines sont ceux qui inspirent le respect et non la crainte.
Il valorise les valeurs et les vertus telles que l’altruisme, la justice, la tempérance, le courage et la prudence afin de viser la responsabilisation et non, la culpabilisation. L’harmonie est à ce prix. Comme un enseignant doit travailler avec ses élèves pour aller chercher leur respect. Cela n’est possible que dans un climat de bienveillance.
Surveiller et punir?
Je vous prédis déjà que la presse va bientôt être inondée de vidéos ou d’enregistrements de profs qui sont à bout ou qui seront poussés à bout. Un régime de terreur va suivre.
En cette période où plusieurs enseignants non légalement qualifiés sont engagés, à quoi servirait l’ordre professionnel?
Étrange aussi que ces incidents médiatisés par des moyens illégaux (enregistrements à l’insu de la personne) sortent en plein début de négociations alors que les classes dites régulières regorgent d’élèves en grandes difficultés… La peur n’est pas un outil de gestion; c’est un outil pervers de manipulation.
On fera un pas en avant, un pas en arrière et ensuite dix pas en avant pour instaurer un ordre professionnel des enseignants au Québec après la signature de la prochaine Convention collective qui annoncera le retour des vaches maigres.
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Il ne faudrait pas en plus devoir donner une contrepartie financière aux profs dont l’image sera forcément altérée auprès du public par des incidents qui restent des exceptions.
Pourtant, aucun ordre professionnel, aucune police, aucune massification des êtres, aucune omerta, aucune censure, aucun avilissement de la langue commune par la phraséologie «sécuritariste» ne mettront fin aux problèmes humains d’une école tant que la solution préconisée sera plus de contrôle alors que seul un ajout d’humanité peut les panser.
Selon le philosophe Giambattista Vico lors de son discours de rentrée académique à Naples en 1732, nous n’apprenons pas pour nous enrichir, ni pour nous glorifier de nos connaissances, ni pour devenir sages ou savants. D’après lui, la raison d’apprendre et par conséquent d’aller à l’école est l’héroïsme de l’esprit qui contribue au bonheur humain.
Pour ce faire, on doit cultiver un point de vue généreux, compétent, ouvert, qui fait le tour du monde par les savoirs avec comme but le bonheur humain.
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L’aurions-nous oublié? Aurions-nous oublié de faire de l’école une manne de héros exemplaires toujours en quête d’humanité qui va permettre l’accroissement de l’être en culture comme le préconisait Michel Serres? Aurions-nous oublié que c’est le bonheur humain le véritable défi de l’école?
Parce que si nous l’avons oublié, ça expliquerait bien pourquoi nos enseignants sont des héros déchus...













