Au dernier débat des chefs, François Legault a déclaré qu’il avait amélioré le sort de l’école québécoise. Mythe ou réalité? Libre Média a posé la question à Suzanne-G. Chartrand, ex-professeure de l'Université Laval en sciences de l'éducation.
L’école québécoise est-elle déclin? Ayant travaillé dans le système scolaire pendant plus de 50 ans, Suzanne-G. Chartrand estime du moins que l’école québécoise se trouve dans «un état de détérioration sérieux et visible».
«Des enseignants qui ont plus de 15 ans d’expérience me disent qu’ils n’ont jamais été aussi épuisés à cause de l’augmentation de la tâche et des nouvelles exigences», laisse-t-elle tomber.
«La qualité de l'instruction a baissé, car le mantra de notre système d'éducation est devenu la réussite éducative et non la culture, c’est-à-dire l’émancipation collective et individuelle des élèves», déplore-t-elle.
Autrement dit, l’école québécoise vise moins l’excellence des élèves que leur «épanouissement» dans une société marquée par un constant nivellement par le bas.
Des résultats gonflés à l’hélium
C’est en 2008 que l’adoption du projet de loi 88 officialise la gestion axée sur les résultats, permettant au ministre de l’Éducation du Québec d’établir des indicateurs et des priorités pour assurer la réussite scolaire.
Depuis, tout le système scolaire serait pensé en fonction de critères d’efficacité, d’optimisation et de rendement des établissements, critères mesurant mal le degré d’apprentissage des élèves.
Cette approche focalisée sur le concept de réussite scolaire peut être trompeuse, car elle aurait pour effet de gonfler artificiellement les capacités des élèves québécois. «On impose des épreuves ministérielles de français qui n’ont pas de valeur, car on peut les réussir trop facilement», observe Suzanne-G. Chartrand.
«Même si l’examen ministériel de français écrit est massivement réussi selon l’État, les compétences des élèves restent insuffisantes en lecture, en écriture et en communication orale, même à la fin du secondaire», explique la didacticienne du français.
De plus, si ces épreuves sont censées être d’importants indicateurs de la qualité de l’enseignement, elles n’encouragent pas la formation intellectuelle, civique et culturelle de l’élève.
Gestion déshumanisante
Selon Suzanne-G. Chartrand, l’école québécoise est devenue en quelque sorte un monde de technocrates, n’étant plus le lieu d’apprentissage d’autrefois.
«Les journées pédagogiques ne sont pas des journées pédagogiques. Ce sont des journées de gestion pour que l’enseignant s’améliore en tant que gestionnaire», précise la cofondatrice du collectif citoyen Debout pour l’école!
Avec sa batterie d’indicateurs, de formulaires et de chiffres, la gestion axée sur la réussite augmente la pression sur les enseignants. Dans les écoles du Québec, ils sont de plus en plus d’enseignants à développer des problèmes d’anxiété causés principalement par leur travail.
Au point où plusieurs d’entre eux préfèrent laisser tomber l’éponge. «Les conditions de travail pour tout le personnel scolaire en général sont beaucoup plus difficiles qu'il y a 20 ans», explique notre interlocutrice.
De 2010 à 2016, le gouvernement de Philippe Couillard a amputé le réseau des écoles publiques de 1,5 milliard de dollars $.
La faute au néolibéralisme?
«À force d’être obsédé par la rentabilité et la concurrence au nom de l’efficacité, le néolibéralisme n’a pas été à la hauteur des investissements en traitant l’école comme une entreprise», analyse Suzanne-G. Chartrand.
Une étude de l’IRIS explique que la part du PIB dédiée aux dépenses publiques pour le réseau scolaire est passée de 2,5 à 2,28% entre 2003-2004 et 2016-2017.
En 2018, il aurait donc fallu une augmentation de crédits versés par Québec de 873 millions de dollars $ pour rétablir le niveau de 2003-2004.
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Pour Suzanne-G. Chartrand, la situation est d’autant plus «frustrante» que des investissements faits dans des technologies n’ont pas été utiles, surtout avec la politique des tableaux blancs interactifs (TBI), peu utilisés par les enseignants.
En effet, selon une étude réalisée par le Centre de recherche universitaire sur la formation et la profession enseignante, 52% des enseignants n’ont pas recours aux TBI de façon régulière et lorsque ces tableaux sont utilisés, c’est surtout en tant que projecteur électronique.
L’OCDE promeut toujours cette perspective de l’école managériale et de la performance éducative, surtout avec Pisa, le Programme international pour le suivi des acquis des élèves.
«Le classement PISA nous dit que les élèves québécois sont parmi les meilleurs en lecture, mais c’est un type de compétence en lecture précis auquel ils sont préparés au nom de la réussite scolaire. En réalité, on voit que les capacités de lecture des étudiants et étudiantes en 1ère année universitaire sont très limitées.»
Une «ségrégation» socio-économique?
L’école fait aussi face au problème de «ségrégation scolaire», phénomène qui s’est accentué sous la CAQ et qui détruit le «modèle d’une école émancipatrice à forte mixité sociale», selon la co-auteure du livre Une autre école est nécessaire et possible (Del Busso, 2022).
«En 1967, j’enseignais à des élèves de niveau 1, 2 ou 3, mais tous ces élèves suivaient le même parcours et se côtoyaient dans l’école alors qu’aujourd’hui, c’est nettement pire avec une ségrégation qui touche tout le système: classe, parcours scolaire, programme, école.»
Un rapport du Conseil supérieur de l’éducation alertait déjà en 2016 que le «système d’écoles à plusieurs vitesses» était «défavorable aux élèves les plus vulnérables» et regroupait les élèves selon leur profil socio-économique et scolaire.
Par exemple, de 2001-2002 à 2012–2013, le taux d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d'apprentissage (EHDAA) est passé de 12% à 22% dans les écoles publiques, un chiffre qui se situe à 5% dans les écoles privées.
Un système hyper centralisé
«Il y a aussi un véritable manque de démocratie dans notre système scolaire, car la centralisation s’est accélérée sous la CAQ avec une concentration de pouvoir accrue», déplore la spécialiste.
Rappelons que le projet de loi 40 a marqué la fin des commissions scolaires pour former des centres de service scolaire.
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Plusieurs observateurs estiment que les centres de services scolaires sont aujourd’hui beaucoup plus dépendants du ministère de l’Éducation.
Une conséquence de cette centralisation? «Le personnel ne se sent pas autorisés à informer la population sur des sujets d’intérêt public. Une loi du silence s’est installée. Par exemple, des enseignants ne veulent pas répondre à des journalistes par peur de représailles de la part de leur employeur», conclut Suzanne-G. Chartrand.










