Tandis que le mouvement Le Communautaire à boutte! réclame plus d’argent, une question reste: l’aide aux plus vulnérables peut-elle reposer toujours plus sur l’État, sans affaiblir les corps intermédiaires qui assuraient autrefois la solidarité?
Au Québec, l’action communautaire autonome n’est pas apparue d’elle-même ni sortie toute formée des structures publiques de l’État.
Elle s’est plutôt formée progressivement à partir des années 1960, dans un contexte de recomposition profonde du lien social, alors que l’Église se retirait peu à peu de champs entiers de la vie collective et que l’État québécois, engagé dans une sécularisation radicale, ne parvenait pas encore à combler pleinement le vide civique ainsi laissé.
De l’initiative populaire à l’institution
C’est dans cet intervalle, entre l’effacement de la charité paroissiale historique et l’inachèvement d’une prise en charge étatique complète désirée, que se sont déployés des groupes populaires, des mouvements citoyens, ouvriers et étudiants, puis une toute nouvelle pluralité d’initiatives appelées à répondre à de récentes formes de vulnérabilité amenée par la modernité.
Il faut se le rappeler, car le communautaire fut d’abord une réponse concrète à une absence, à un manque de possibles, à des besoins que ni le marché ni l’État-providence ne parvenaient à assumer pleinement.
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Certaines de ces initiatives ont d’ailleurs fini par inspirer des institutions publiques québécoises durables, notamment les CLSC et l’aide juridique.
Les demandes de reconnaissance des groupements communautaires adressées à l’État remontent aux années 1970.
Le tournant institutionnel s’est ensuite opéré par paliers, avec la création du Secrétariat à l’action communautaire autonome et du Fonds d’aide à l’action communautaire autonome en 1995, la mise sur pied d’un comité interministériel en 1998, l’adoption de la politique de reconnaissance en 2001, puis celle du Cadre de référence en 2004.
Le Québec a ainsi progressivement officialisé son rapport avec un nouveau milieu qui demandait à être soutenu sans cesser pour autant de se vouloir lui-même autonome dans sa gestion.
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Toute l’histoire récente du communautaire québécois se laisse lire selon moi dans cette tension même: celle d’une reconnaissance publique complète qui ne devrait pas se payer par l’absorption complète de son administration.
Maintenant, parlons un peu chiffres. En 2001, la politique gouvernementale évoquait près de 471 millions de dollars consacrés au soutien des organismes et à l’achat de services. Et c’est très loin de se comparer en hauteur à l’état actuel des choses.
Le plus récent état de situation consolidé, pour 2023-2024, fait état d’un soutien financier gouvernemental total de 1 996 856 601 de dollars, réparti entre 5339 organismes communautaires autonomes, dont 1 150 570 039 dollars en appui à la mission globale (PSOC).
Le Plan d’action gouvernemental en matière d’action communautaire 2022-2027 prévoit en outre 1,1 milliard de dollars sur cinq ans, dont 888,1 millions destinés à la mission globale.
Le mouvement communautaire n’appartient donc plus à cette marge du renouveau Québec social, comme c’était le cas dans les années 1970 et 1980. Il en constitue désormais la véritable première ligne; le bras armé.
Du premier secours chrétien au service social
Dès lors, durant les années 1970, et à partir du moment où le Québec a graduellement congédié l’Église de l’essentiel de ses œuvres temporelles, il lui a fallu remplacer, tant bien que mal, ce qu’elle assumait autrefois auprès des précaires, des mères nécessiteuses, des malades, des marginaux et de tous ceux que l’on tenait à distance.
L’Église, pour toutes les critiques qu’elle reçoit de nos jours, n’abordait pourtant pas la misère humaine comme un problème d’organisation quantifiable ou comme une simple séquence de services à déployer.
Son intervention procédait prioritairement d’une idée supérieure du devoir, enracinée dans une conception de la charité qui ne se laissait pas reconduire entièrement à des heures salariées.
Le secours relevait d’une nécessité morale, et même surnaturelle. La charité chrétienne excédait la mesure du plausible.
Des milliards insuffisants
On objectera qu’aujourd’hui, malgré ses insuffisances, le communautaire n’a jamais été aussi soutenu. Et c’est on ne peut plus exact. Les montants engagés ont désormais atteint un niveau que le Québec n’avait encore jamais connu ou envisagé.
Or cette progression des finances n’a pas pourtant dissipé le sentiment d’insuffisance qui traverse le secteur.
Et ce n’est pas parce que les travailleurs communautaires y seraient indifférents ou médiocres. Mais parce que les besoins se sont étendus plus vite que la capacité réelle d’y répondre.
Le Québec peut certainement augmenter les budgets constamment, sans pour autant reconstituer un horizon moral qui rendrait à nouveau possible cette présence gratuite de la catholicité du monde.
Quelques chiffres donnent la mesure de cette pression sur le communautaire. Le dénombrement officiel de 2022 estimait à 10 000 le nombre de personnes en situation d’itinérance dans les régions participantes du Québec, soit une hausse de 44 % par rapport à 2018.
Encore, l’Enquête québécoise auprès des organismes communautaires Famille 2023 montre que 94% des organismes ont accueilli des familles vivant des problèmes de santé mentale ou de la détresse psychologique, et 98% des familles touchées par l’isolement social. Nous pourrions en nommer plusieurs autres.
La charité sans chair
C’est ici, me semble-t-il, que le problème de fond apparaît dans toute son ampleur. En passant du sacerdoce au salariat, nous avons confié à des professionnels, souvent admirables, mais nécessairement limités dans l’horizon même de leur engagement, une part de ce qui relevait autrefois d’un ordre spirituel et civilisateur plus vaste.
Nous avons, à mes yeux, substitué l’intervention humaine à la charité.
Dès lors, l’aide offerte se voit elle-même soumise aux aléas de la vie hypermoderne, aux contraintes du temps, aux phénomènes des doubles ou des triples journées, et à toutes les limites propres d’une société qui ne sait plus très bien au nom de quoi, ou plutôt de qui, elle sauve.
Le problème d’ailleurs n’est pas seulement que l’État ait repris à son compte propre une part croissante du soutien naguère portée par d’autres institutions plus près du citoyen.
Il est aussi qu’en procédant ainsi, et même graduellement, il a contribué étape par étape à désapprendre à la société civile une responsabilité qui relevait historiquement d’elle.
Car une cité ne remet jamais d’abord à son étatisme la tâche de porter la misère du monde. Ça aurait été impensable jusqu’alors. Cependant, elle s’en remet, autant que faire se peut, à ses médiations naturelles et organiques, puis à ses corps intermédiaires.
C’est l’esprit même de la subsidiarité chrétienne et civilisationnelle, qui est celui du respect des strates inférieures de la communauté politique dans leur compétence et leur dignité. À trop vouloir secourir up-bottom, on dévitalise ce qui au bas faisait encore société.
À cette vue, l’enjeu n’est finalement plus tant budgétaire. Parce qu’il est d’abord anthropologique.
Et parce qu’une cité qui expulse la transcendance de sa société civile finit tôt ou tard par demander à ses institutions administratives de reproduire, à leurs frais, ce que sa communauté ne produit plus naturellement, soit la gratuité du don et la capacité de porter le bien commun, et ce, sans calcul comptable. Et cela est-il réellement envisageable?
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Et qu’on se comprenne bien: il ne s’agit pas ici de snober ou disqualifier l’action communautaire comme telle. Ce serait injuste. Il s’agit plutôt de rappeler qu’elle œuvre désormais dans un univers profane auquel on demande presque l’impossible.
On attend d’elle qu’elle rafistole les déchirures d’une société désaffiliée, psycholiquement épuisée, matériellement tendue et moralement délictueuse, tout en se pliant à des procédures administratives de plus en plus lourdes et contraignantes.
On lui demande en somme d’être une usine à miracles, mais dans les limites du temps ouvrable, des jours fériés et des vacances de la gardienne en milieu familial de leurs enfants.
Aurions-nous perdu au change?
Et donc. En écartant l’Église, aurions-nous écarté en même temps quelque chose d’irremplaçable dans la manière même de secourir le prochain? Tout me porte à le croire.
Nous n’avons pas seulement changé d’institution ou de cadre d’intervention. Nous avons déplacé le principe même de l’aide. Nous avons substitué à une charité verticale, certes imparfaite, mais abondante par l’idée même de la vocation (invitation divine), une bienveillance salariée et limitée par sa forme même.
Il faudrait même aller plus loin. En substituant toujours davantage l’État aux formes organiques de la solidarité, nous n’avons pas seulement changé l’administration du secours.
Par cela, nous avons accru la dépendance de la société civile à l’égard de l’appareil public. Ce qui relevait autrefois d’une responsabilité diffuse des corps intermédiaires tend désormais à être renvoyé vers l’institution étatique.
Le milieu communautaire québécois se trouve ainsi pris dans cette contradiction. Il reçoit plus de fonds que jamais, mais il doit faire face à une misère humaine croissante que l’injection massive d’argent ne saurait résoudre.













