La sanctification de l’Autre

Le chef du NPD Jagmeet Singh et son épouse Gurkiran Kaur montent sur scène sous les acclamations de ses partisans lors de la soirée électorale du NPD à Burnaby, en Colombie-Britannique, le 21 octobre 2019. Photo: Don MacKinnon/AFP.

Jeudi le 6 avril 2023, à 11:35

Ces dernières années, la novlangue de la bien-pensance woke a altéré le sens de l’Autre pour en faire une figure sacralisée à l’abri de toutes les critiques. Un texte du professeur Claude Simard.

 

L’Autre avec la majuscule, voilà un terme clé de la novlangue du wokisme ambiant!

 

Dans la langue courante, le mot autre appliqué à des humains fait simplement référence à une personne différente de soi sans plus de précision.

 

Nouveau sens

 

Au cours des dernières années, la novlangue de la bien-pensance woke a altéré ce sens général en attachant la locution l’Autre à la désignation de «toute personne ou tout groupe appartenant à une culture différente» et en l’investissant ainsi d’une valeur sociopolitique que le mot autre n’a jamais vraiment eue. L’expression est associée à ses totems inséparables d’ouverture et de diversité.

 

 

Aujourd’hui, l’Autre est idéalisé comme la victime à sauver à tout prix pour expier les méfaits de la ségrégation pratiquée dans le passé par les Occidentaux.

 

-Claude Simard, linguiste

 

 

Mais de qui au juste l’Autre est-il différent? L’antagoniste est tout désigné: c’est l’Occidental blanc qui doit lutter constamment contre ses penchants colonisateurs, suprémacistes, ethnocentristes, sexistes, homophobes…, de manière à respecter l’Autre et à l’accepter sans réserve, surtout quand celui-ci immigre dans son pays.

 

La conception de l’Autre instillée par la novlangue est en effet intimement reliée au courant de culpabilisation des méchants Occidentaux et constitue un des stratagèmes imaginés par la gauche régressive pour imposer la nécessaire rééducation de l’Occident.

 

Même si sa base sémantique renvoie à l’idée de différence, la locution l’Autre louvoie dans l’indétermination du fait qu’elle incorpore toutes sortes de cultures ou de groupes hétérogènes tels que les Amérindiens, les Noirs, les musulmans, les immigrants, les LGBT++, etc. Cet amalgame lui permet de présenter tous ces groupes comme une entité commune à regarder de la même façon sans égard à leurs particularités respectives.

 

Une figure intouchable

 

Subrepticement, une inversion du jugement s’opère, le critère de base n’étant plus la nature des choses mais leur origine. L’opinion que l’on peut avoir de l’Autre ne doit plus se fonder sur l’analyse de ses croyances ou de ses mœurs en tant que telles, mais elle doit considérer avant tout son appartenance à sa communauté d’origine. L’esprit critique est ainsi mis au rancart.

 

Dans le discours des bien-pensants du wokisme, l’Autre est forcément bon et respectable. Il doit être accueilli à bras ouverts, accepté d’emblée et protéger inconditionnellement, car il est faible et souvent en proie à la discrimination et à la persécution.

 

Dans le cercle des opprimés, sa figure a remplacé celle des prolétaires de la classe ouvrière. La moindre velléité de critique à son égard est tout de suite soupçonnée d’émaner de dégoutants réflexes de xénophobie, de racisme et tutti quanti.

 

L’Autre est intouchable. Sa religion peut donner naissance au fanatisme et au terrorisme, sa culture peut admettre des pratiques sexistes barbares comme l’excision ou le crime d’honneur, mais le silence ou la langue de bois sont de rigueur. Obligation est imposée de ne pas dénoncer les errances de l’Autre de peur de le discriminer, de le «raciser», de froisser sa sensibilité en s’opposant à son inestimable différence.

 

Les dernières décennies ont connu le passage d’un extrême à un autre: jadis, l’étranger était souvent vu comme suspect et inférieur, et il était par conséquent méprisé, discriminé; aujourd’hui, l’Autre est idéalisé comme la victime à sauver à tout prix pour expier les méfaits de la ségrégation pratiquée dans le passé par les Occidentaux.

 

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Les bonnes âmes qui se font entendre dans le discours politique et médiatique imposent de plus en plus une pensée unique à propos de l’Autre dans le contexte de l’immigration.

 

L’altérité, quelle qu’elle soit, donnerait naissance à la richesse de la diversité culturelle, seule apte à régénérer nos sociétés. Aucun des aspects de l’Autre ne pourrait être mis en cause sous peine de sombrer dans le repli identitaire et le nationalisme chauvin.

 

Big Other

 

L’écrivain français Jean Raspail a appelé cette entreprise de propagande Big Other, en référence à l’univers orwellien. Big Other surveille, répand sa parole dominante, anesthésie le bon peuple et le «gave comme une oie de certitudes angéliques»[1].

 

Magnifié par la majuscule, vénéré comme la voie du salut, l’Autre est devenu à notre époque une image quasi religieuse. Saint-Autre a pris la relève du prochain des chrétiens, non pas pour exercer la charité de façon désintéressée, mais pour se donner bonne conscience en se conformant à la doxa dominante.



[1] Jean Raspail, Le Camp des Saints, précédé de Big Other, Paris, Robert Laffont, 1973, réédition 2011, p. 24.