La SQ redoute l’arrivée au Canada du gang vénézuélien Tren de Aragua. Mais pour la journaliste d’investigation Ronna Rísquez, spécialiste du phénomène, la menace doit être nuancée. Entrevue.
«Certains spécialistes ont tendance à minimiser l’importance de ce groupe-là [le Tren de Aragua, ndlr]. Mais ça reste le cartel le plus important au Venezuela et il a la capacité de se répandre très rapidement», avertit Mathieu Viviers, directeur du renseignement criminel à la Sûreté du Québec.
Alors que les autorités s’inquiètent d’une possible infiltration du Tren de Aragua au sein de groupes de migrants vénézuéliens en provenance des États-Unis, Libre Média s’est entretenu avec Ronna Rísquez, journaliste d’investigation et auteure du livre El Tren de Aragua (2023).

La journaliste d'investigation vénézuélienne Ronna Rísquez s'exprime lors de la présentation de son livre El tren de Aragua au Centre de développement professionnel de Caracas, le 22 mars 2023. Photo: AFP.
Elle est l’une des meilleures spécialistes de cette bande criminelle née dans les prisons vénézuéliennes. Selon elle, la menace mérite d’être analysée avec plus de recul.
Jérôme Blanchet-Gravel: Le Tren de Aragua représente-t-il une menace réelle pour le Canada?
Ronna Rísquez: «Non, je ne crois pas qu’il s’agisse d’une stratégie délibérée d’infiltration. Le Tren de Aragua n’est pas un cartel au sens classique du terme, mais une pandilla, c’est-à-dire une bande criminelle opportuniste.
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Le groupe a profité de plusieurs facteurs — comme la crise humanitaire vénézuélienne, les technologies de communication ou la mobilité migratoire — pour s’étendre à d'autres pays.
Mais à ce stade, dire qu’il s’agit d’un plan structuré pour s’implanter au Canada me semble exagéré.»
Alors, comment définiriez-vous cette organisation?
Ronna Rísquez: «C’est une bande criminelle qui a su se structurer de manière souple, en cellules. Elle ne repose pas sur un commandement centralisé, ce qui la rend difficile à éradiquer.
Le groupe pratique une criminalité très diversifiée: extorsion, traite, enlèvements, etc. Mais encore une fois, ce n’est pas un cartel avec une hiérarchie claire ni une puissance comparable à celle du cartel de Sinaloa ou du PCC brésilien [Primeiro Comando da Capital, ndlr], par exemple.»
Le Canada pourrait-il devenir un pays cible pour ce groupe?
Ronna Rísquez: «Je ne le pense pas. D’abord, parce que s’implanter dans un pays comme le Canada présente de nombreuses difficultés: la langue, le climat, la structure policière, la concurrence locale.
Ce n’est pas impossible, bien sûr, mais ce n’est pas le terrain naturel de ce type de groupe. Et surtout, il n’y a aucune preuve à ce jour d’une opération structurée du Tren de Aragua au Canada. Pas plus qu’aux États-Unis, d’ailleurs.
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Le Canada doit être vigilant, comme tout pays. Mais pas paranoïaque. Il faut s’appuyer sur des faits, sur des enquêtes sérieuses.
Je comprends la prudence des forces de l’ordre, mais il faut éviter de généraliser ou de diaboliser une population migrante déjà très vulnérable. Ce serait une double peine pour les Vénézuéliens en exil.»
Pourtant, la Sûreté du Québec affirme que des membres se faufileraient parmi des migrants.
Ronna Rísquez: «C’est possible, oui. Qu’il y ait des individus liés à cette pandilla qui aient tenté leur chance au Canada, c’est plausible. Mais de là à parler de l’implantation d’une organisation comme telle, c’est autre chose. On confond trop souvent la présence individuelle avec l’organisation criminelle structurée.»
Radio-Canada qualifie le Tren de Aragua de «cartel migrateur». Est-ce un peu plus juste?
Ronna Rísquez: «Disons que c’est une façon de parler. Oui, certains de ses membres profitent des flux migratoires pour se déplacer, mais cela ne veut pas dire qu’il y a une implantation formelle dans les pays concernés.
C’est un phénomène diffus, souvent mal compris. Parler de cartel migrateur donne une impression de puissance coordonnée, ce qui n’est pas le cas.»
Qu’est-ce qui explique alors la force d’expansion du Tren de Aragua dans plusieurs pays d’Amérique latine?
Ronna Rísquez: «Ses membres ont développé une grande capacité d’adaptation. Ayant survécu dans des prisons vénézuéliennes extrêmement violentes, ils savent s’insérer dans des contextes hostiles.
Ils négocient avec d’autres groupes criminels, s’adaptent aux marchés locaux. Ils offrent leurs services à des groupes déjà implantés, ce qui facilite leur présence. Mais tout cela demande un terreau favorable. Et encore une fois, ce ne sont pas des narcotrafiquants à grande échelle.»
Y a-t-il des comparaisons possibles avec des groupes comme les Maras salvadoriennes (MS-13)?
Ronna Rísquez: «C’est une comparaison assez fréquente, mais à manier avec prudence. Ce sont tous deux des pandillas, oui, mais avec des logiques d’organisation différentes.
Les Maras ont un enracinement historique très fort aux États-Unis et en Amérique centrale. Le Tren de Aragua, lui, reste un phénomène plus récent, et plus improvisé.»
Quel rôle joue le gouvernement vénézuélien dans tout cela?
Ronna Rísquez: «Officiellement, on nie jusqu’à l’existence du groupe. On parle d’une "invention médiatique". C’est révélateur... Il y a un flou entretenu autour du crime organisé. Et cela empêche une coopération efficace avec d'autres pays.»
Que pensez-vous des politiques de répression décomplexée contre les pandillas, comme au Salvador sous le président Nayib Bukele?
Ronna Rísquez: «Ce sont des solutions de court terme. On peut comprendre la volonté d’agir vite face à la violence, mais les politiques de répression brutale ne règlent rien sur le fond.
Les détentions massives, les états d’urgence permanents et l’absence de procès équitables ne font que repousser le problème.
À long terme, ce qu’il faut, c’est une politique sociale sérieuse, une éducation solide, et des perspectives économiques pour les jeunes.»













