Les gangs latinos à l’assaut de l’Espagne?

Des membres du gang MS-13 sont détenus à la prison de Chalatenango, à 84 km au nord de San Salvador, le 29 mars 2019. Photo: Marvin Recinos/AFP.

Lundi le 13 mars 2023, à 11:30

Les gangs latinos gagnent du terrain en Espagne, surtout à Madrid, à tel point que les autorités doivent prendre les grands moyens pour les freiner. Comment expliquer la situation? L’hispanologue Nicolas Klein répond à nos questions.

 

Entretien avec l’auteur, enseignant et spécialiste de l’Espagne Nicolas Klein sur la montée du crime organisé latino-américain en Espagne et la perception de la population face aux ressortissants des ex-colonies.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: L’Espagne prend des mesures pour contrer la montée de gangs latino-américains sur son territoire, notamment les maras (MS-13) venus d’Amérique centrale. Quelles sont les principales mesures et comment cette situation est-elle perçue par la population en général?

 

Nicolas Klein: «Ces dernières années, la violence des gangs latino-américains a commencé à faire la une de l’actualité, particulièrement dans l’agglomération madrilène. Les sujets d’inquiétude liés à la montée en puissance (relative) de telles bandes organisées sont nombreux: trafic de drogue, règlements de compte, assassinats ciblés, etc.

 

Il ne s’agit évidemment pas de noircir le tableau ou de tomber dans la caricature. Madrid n’est pas la ville de Chicago à la grande époque de la mafia, loin de là.

 

Néanmoins, une certaine préoccupation vis-à-vis de ces gangs s’est installée, d’où un durcissement des mesures à leur égard.

 

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Plusieurs coups de filet policiers ont eu lieu ces derniers mois. Par ailleurs, les autorités régionales et municipales ont fait venir du Salvador des experts spécialisés dans la lutte contre les maras, structures criminelles très violentes originaires de ce pays centraméricain et qui ont essaimé dans plusieurs nations étrangères, dont les États-Unis d’Amérique et l’Espagne.

 

De manière globale, les citoyens espagnols ont généralement du mal à percevoir les Hispaniques comme de "véritables" étrangers.

 

-Nicolas Klein

 

La Communauté de Madrid (région administrative de la capitale espagnole) a aussi mis en œuvre des stratégies de prévention afin d’éviter aux jeunes gens issus des diasporas concernées (salvadoriens, honduriens, dominicains, etc.) de tomber dans la délinquance. Les membres de ces gangs sont en effet parfois bien jeunes.»

 

Comment expliquer le phénomène dans l’ensemble? Par la précarité dans laquelle vivent la plupart des immigrés ? Par la culture de la violence entretenue dans d’ex-colonies comme le Mexique et le Salvador?


Nicolas Klein: «Comme souvent, ce phénomène est causé par un ensemble de facteurs. Malheureusement, certains pays d’Amérique latine sont en effet traversés par une culture de la violence, qu’elle soit mafieuse ou individuelle.

 

Il peut être considérablement difficile de s’en extraire, y compris dans un pays étranger, lorsque l’on a vécu dans de telles conditions – que l’on ait exercé ou subi ladite violence.

 

Néanmoins, l’on ne peut pas non plus écarter le facteur socio-économique étant donné qu’en Espagne comme dans d’autres pays occidentaux, une partie des diasporas étrangères vivent dans la marginalité géographique, économique, sociale et culturelle, ce qui ne favorise pas toujours leur intégration.

 

Outre-Pyrénées, le problème n’est bien entendu pas propre à Madrid et on le retrouve dans les autres grandes métropoles du pays (Barcelone, Valence, Séville, etc.) à des degrés divers.

 

Cependant, la particularité de Madrid réside dans le fait que la capitale espagnole constitue la porte d’entrée de l’Amérique latine en Europe, et ce dans tous les domaines – migrations, économie, investissements, transport aérien, culture, etc.»

 

La populaire série Netflix Entrevías (Wrong Side of The Tracks, en anglais) met en scène une jeune femme désorientée d’origine vietnamienne prise en charge par son grand-père au caractère conservateur. Son petit ami colombien vit la discrimination dans un quartier défavorisé de Madrid, barrio où le crime organisé règne en maître. Cette série est-elle représentative d’une certaine réalité?

 

Nicolas Klein: «Partiellement. Pour les besoins de la fiction, afin de ménager le suspense et d’accrocher le téléspectateur, l’intrigue exagère toute une série d’aspects (violence, discrimination, problèmes sociaux, etc.) ou, à tout le moins, les combine pour les besoins de la fiction.

 

 

Toutefois, le matériau de base existe bel et bien. Les arrondissements du sud de Madrid ainsi que sa banlieue méridionale (ce que l’on appelle souvent cinturón rojo, soit la "ceinture rouge", en référence de la domination historique de la gauche sur le plan électoral dans ces communes) concentrent en effet une série de problèmes sociaux et économiques et c’est là que vit, dans une large mesure, l’immigration modeste.

 

Je songe aux arrondissements de Carabanchel, Usera, Puente de Vallecas (où se situe le quartier d’Entrevías, qui donne son nom à la série que vous évoquez), Villaverde et Villa de Vallecas – mais également à des villes comme Alcorcón, Fuenlabrada, Getafe, Leganés, Móstoles, Parla, etc.

 

Dans l’arrondissement de Villaverde se trouve le quartier de San Cristóbal, dont 40% de la population est d’origine immigrée.

 

Ces lieux ont d’abord accueilli, il y a plusieurs décennies, une population pauvre venue du reste de l’Espagne. Avec la démocratisation de l’Espagne et l’arrivée d’immigrés, dès les années 80, les repères culturels y ont évolué, plongeant une partie de la population espagnole d’origine dans des transformations mal vécues par certains. C’est aussi ce dont rend compte le feuilleton Entrevías.»

 

Peut-on parler d’un certain racisme ambiant envers les Latino-Américains ayant rejoint la métropole? De manière générale, comment sont-ils perçus? À l’inverse, comment les Latinos d’Espagne perçoivent-ils les Espagnols?

 

Nicolas Klein: «Il y a évidemment de tout en Espagne, comme dans n’importe quel autre pays. Certains Espagnols rejettent l’immigration de façon générale, y compris envers ceux qu’ils appellent péjorativement sudacas, un terme xénophobe désignant dans leur bouche les Latino-Américains.

 

Néanmoins, de manière globale, les citoyens espagnols ont généralement du mal à percevoir les Hispaniques comme de "véritables" étrangers, puisqu’ils parlent la même langue qu’eux (bien qu’avec un accent et un vocabulaire un peu différent), ont des références culturelles assez proches, etc.

 

Et la majeure partie des Latino-Américains est, en dépit des difficultés, bien intégrée dans le pays.

 

Il faut dire que la culture latino-américaine a grandement imprégné la culture castiza (c’est-à-dire typiquement espagnole et typiquement madrilène) par sa musique, sa gastronomie, son histoire, etc., dans un syncrétisme très intéressant.

 

Quant aux Latino-Américains installés outre-Pyrénées, même si je ne peux assurément pas parler en leur nom ou généraliser abusivement, il me semble qu’ils ne voient pas les Espagnols comme des gens fermés ou xénophobes. Les contacts sont multiples et quotidiens – et ils se passent le plus souvent très bien.

 

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Une grande partie d’entre eux trouve aussi dans son pays d’accueil des conditions de vie qui lui faisaient défaut dans sa patrie, ce qui explique son adaptation (bien que les débuts puissent être compliqués).»