Jadis fleuron du continent, l’Afrique du Sud est sujette à des coupures d’eau de plus en plus courantes et qui annoncent un État failli, selon certains observateurs. Reportage exclusif.
Riaan Labuschagne, 45 ans, est sans domicile fixe dans le quartier de Bertrams, au centre-ville de Johannesburg. Quand les robinets du refuge qui l’accueille sont à sec, il est contraint d’acheter de l’eau en bouteille à Spar, le supermarché dont il a été co-responsable pendant vingt ans.

Riaan Labuschagne dans le quartier de Bertrams à Johannesburg. En raison des coupures d'eau, il doit parfois acheter de l'eau en bouteille pour pouvoir se laver. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
Quand je lui dis que j’ai passé une semaine sans eau courante – dont deux jours sans électricité – il y a deux mois, il hausse les épaules et me dit que «c’est une situation très courante ici».
Un effondrement des services de base
Dans son quartier pauvre où cohabitent Blancs afrikaners et Noirs, les coupures d’eau peuvent durer jusqu’à trois semaines, «et quand les gens se plaignent, les autorités viennent seulement au bout de deux semaines», souligne-t-il avant de préciser que les coupures sont régulières depuis la crise de la Covid-19, durant laquelle le gouvernement a mené une politique de confinement très stricte.
Il y a quelques mois, le quartier s’est retrouvé sans eau courante pendant cinq semaines, et durant tout ce temps, Riaan a dû acheter des bouteilles d’eau pour se laver (ou pour tirer la chasse).
Mi-février, la presse sud-africaine s’est alarmée des coupures généralisées à l’ensemble de Johannesburg et des observateurs ont parlé d’un effondrement des services de base (eau, électricité, routes), ce qui entraîne la fermeture d’écoles, par exemple, et entrave la vie quotidienne.
Expert en politiques de l’eau auréolé de prix, Anthony Turton confie à Libre Média sa «surprise que le système ait survécu si longtemps et que le déclin n’ait pas eu lieu plus tôt». Notre interlocuteur a jadis participé au forum des BRICS et nous apprend qu’en 2002, le gouvernement de l’ANC (Congrès national africain), parti héritier de Nelson Mandela, a décidé de transférer la gestion de l’eau de l’État aux municipalités.
«Un enchaînement de mauvaises décisions»
«Ça a été une erreur fatale, car les municipalités n'avaient aucune idée de la façon de procéder. Et depuis, les gouvernements de l’ANC ont enchaîné les mauvaises décisions», estime-t-il, nous apprenant par exemple que, toujours en 2002, le gouvernement a décidé de doubler le volume d’eau destiné à l’irrigation des terres agricoles.
«L’irrigation représentant avant cette décision 63% du budget total de l’eau, c’était totalement irréalisable», se souvient-il.
Du même reporter: Le nyaope, la drogue dure qui ravage l’Afrique du Sud
L’Afrique du Sud est alors présidée par Thabo Mbeki (1999-2008) qui considère à cette époque que le sida est une maladie exagérée par l’Occident dans le but d’enrichir l’industrie pharmaceutique. Anthony Turton pointe ici le mépris qu’aurait subi à cette époque la recherche scientifique de la part du gouvernement, avec des conséquences dramatiques sur les infrastructures aquatiques.
Comme beaucoup de ses concitoyens, Riaan Labuschagne accuse la corruption supposée de Johannesburg Water, le service d’eau municipal. Les responsables avancent parfois des explications surprenantes, comme cette fois où il a été dit aux habitants du quartier que si leurs robinets ne coulaient plus depuis quelques jours, c’était parce que leur eau était utilisée pour le township d’Alexandra, à 13 kilomètres de là.
Des coupures suspectes
Dans sa maisonnette au centre de ce township d’un million d’habitants, Lerato Modikwe, 40 ans, a une machine à laver qui fait office de laverie dans le quartier, et sa vie est donc très affectée par les coupures «qui deviennent de plus en plus fréquentes», précise-t-elle.

Lerato Modikwe dans sa maison au centre du township d’Alexandra. Elle soupçonne les autorités de faire des coupures d'eau exprès. Photo: Alexis Brunet pour Libre Média.
Déjà miné par la surpopulation, le crime, l’immigration illégale, les coupures d’électricité et les rats qui pullulent, le township d’Alexandra doit désormais faire face à des robinets à sec.
«Parfois, on pense que c’est délibéré, car nous sortons dans la rue pour manifester et soudainement, l’eau revient. C’est comme si les autorités avaient besoin d’attention», avance-t-elle. Une opinion loin d’être farfelue. Travaillant sur l’eau depuis plus de trente ans, Anthony Turton n’a rien d’un «complotiste» et va même plus loin:
«Ça fait 25 ans que l’effondrement du secteur de l’eau était prévisible, et depuis tout ce temps, je n’ai jamais trouvé la moindre trace d’un diagnostic correct sur les raisons des détériorations des infrastructures, par exemple. Je pense donc de plus en plus que ça ne résulte pas seulement d’un manque de compétences, mais que ces erreurs de diagnostic sont faites sciemment car elles profitent à certains et qu’il y a beaucoup d’argent en jeu».
Des mafias sabotant des réservoirs?
Chaque «crise de l’eau» permettant d’obtenir des fonds de la part du gouvernement pour lutter contre, il prend l’exemple de cas de «mafias de l’eau» sabotant des réservoirs avec la complicité de certains responsables afin d’obtenir des appels d’offres et qui seraient courants dans les provinces du KwaZulu-Natal (Durban) ou du Free State (Bloemfontein).
«Ces mafias ont des liens profonds avec des membres de l’ANC qui remontent au temps de la lutte contre l’apartheid, car à l’époque, l’ANC avait besoin de leur soutien».
À lire aussi: Fluoration de l’eau: et si Robert Kennedy Jr avait raison?
Co-responsable de l’ONG Water Warriors, Paul Maluleke pointe pour sa part le changement climatique et la surpopulation. «Le township d’Alexandra a été fait pour accueillir 75 000 personnes et nous sommes maintenant un million», rappelle-t-il.
Regrettant que l’eau soit devenue une affaire politique, il appelle chacun à l’utiliser au compte-gouttes et nettoie régulièrement l’eau de Juksei, la rivière du township. L’un des projets écolos de son ONG est financé par le gouvernement canadien.
Après l’eau, le défi de l’uranium…
Plutôt que de blâmer le gouvernement sud-africain – avec qui il travaille régulièrement – concernant la détérioration des infrastructures, il préfère parler de «grand challenge» pour le futur mais admet que «la corruption est plus grand problème de son pays».
Dans le township d’Alexandra, nombreux sont ceux qui murmurent aussi que c’est là que réside le problème. Sur 180 pays, l’Afrique du Sud est à la 82e place en matière de corruption, selon l’ONG Transparency International, à égalité avec Cuba et la Hongrie.
À lire aussi: Afrique du Sud: les sans-abris enfermés dans des camps durant la Covid
Riaan Labuschagne souligne que le réservoir municipal de Bertrams, son quartier, est parfois cassé de façon suspecte ou que des parties disparaissent sans que les habitants sachent comment.
En outre, depuis deux ans, il a arrêté de boire l’eau du robinet car elle ne réussit plus à son estomac et boit donc de l’eau en bouteille, comme le font de plus en plus de Johannesbourgeois, y compris dans les townships.
Pourtant, Anthony Turton l’assure: «l’eau du robinet à Johannesburg est buvable», et surtout, elle ne contient pas d’uranium, ce métal radioactif qui peuple les sols de la région du Gauteng en raison de la présence pendant plus d’un siècle de nombreuses mines d’or.
«Johannesburg est sans doute la ville la plus contaminée au monde par l’uranium», nous apprend-il alors comme un couperet. Les premiers touchés sont, là aussi, les habitants des townships et des quartiers pauvres.











