Les élites chinoises connaissent beaucoup mieux les États-Unis que l’inverse. Dans cet entretien, le politologue argentin Bernabé Malacalza analyse la rivalité sino-américaine et ses répercussions croissantes en Amérique latine.
Alors que la rivalité entre les États-Unis et la Chine structure de plus en plus l’ordre international, l’Amérique latine se retrouve au cœur de ce duel.
Dans son livre Las cruzadas del siglo XXI: Cómo la colosal disputa entre China y Estados Unidos está transformando América Latina) (Les croisades du XXIᵉ siècle: comment la colossale rivalité entre la Chine et les États-Unis transforme l’Amérique latine), le politologue argentin Bernabé Malacalza propose une lecture originale de cette confrontation.
Pour notre invité, il ne s’agit pas seulement d’une rivalité géopolitique ou commerciale, mais d’une véritable bataille de récits, une série de «croisades» idéologiques qui divisent les élites politiques et intellectuelles du continent.
Dans cet entretien, le chercheur au Conseil national de la recherche scientifique et technique d’Argentine (CONICET) analyse cette compétition entre grandes puissances, la place marginale qu’y occupe désormais la Russie, ainsi que les dilemmes stratégiques auxquels sont confrontés les pays latino-américains.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous soutenez que les élites chinoises connaissent beaucoup mieux les États-Unis que les élites américaines ne connaissent la Chine. Comment expliquer ce déficit d’intérêt ou de curiosité à Washington?
Bernabé Malacalza: Il y a plusieurs raisons à cela. Du côté chinois, il existe depuis longtemps une politique active d’encouragement aux études à l’étranger.
L’État et les élites chinoises incitent fortement leurs étudiants et leurs cadres à aller se former dans les grandes universités occidentales, notamment aux États-Unis. Cela fait partie d’une stratégie d’apprentissage et d’adaptation au système international.
À l’inverse, le mouvement n’est pas symétrique. Très peu d’Américains choisissent d’aller étudier en Chine. Les chiffres sont frappants: on compte à peine quelques centaines d’étudiants américains dans les universités chinoises.
Même si certaines institutions proposent aujourd’hui des programmes en anglais et même si Hong Kong constitue une porte d’entrée académique vers la Chine, cela reste marginal.
Cette asymétrie tient aussi à une certaine culture politique américaine. Les États-Unis demeurent un pays relativement centré sur lui-même.
Beaucoup d’Américains ont l’impression que le monde se résume largement à ce qui se passe à l’intérieur de leurs frontières. Cette forme d’introspection nationale réduit l’intérêt pour la compréhension approfondie d’autres civilisations.
Le politologue argentin Bernabé Malacalza. Courtoisie.
Or ce déficit de connaissance constitue en réalité une faiblesse stratégique. On craint souvent ce que l’on ne connaît pas. Une partie de la perception de la Chine comme menace aux États-Unis provient précisément de ce manque de familiarité avec la complexité du système chinois.
Les élites chinoises, au contraire, savent très bien que les États-Unis ne sont pas un bloc homogène. Elles savent qu’il existe plusieurs centres de pouvoir: la Maison-Blanche, Wall Street, le complexe militaro-industriel, la Silicon Valley, les grandes entreprises énergétiques ou encore les lobbies de Washington. Cette multiplicité des acteurs est bien comprise à Pékin.
À l’inverse, aux États-Unis, la Chine est souvent perçue comme un acteur monolithique, incarné uniquement par le Parti communiste. Cette vision simplifiée empêche de voir les rivalités internes, les entreprises concurrentes ou les intérêts divergents qui existent aussi à l’intérieur du système chinois.»
Comment la guerre de l’information entre les États-Unis et la Chine se manifeste-t-elle concrètement aujourd’hui, notamment en Amérique latine?
Bernabé Malacalza: «Il y a eu un moment charnière: la pandémie de Covid-19. À partir de là, la confrontation narrative entre les deux puissances s’est intensifiée. On se souvient que Donald Trump parlait du "virus chinois". Cette rhétorique a contribué à construire une image de la Chine comme menace globale.
Face à cela, Pékin a progressivement adopté une posture plus offensive sur le plan discursif. Sous Xi Jinping, la diplomatie chinoise s’est transformée. On parle souvent de "diplomatie des loups guerriers".
Les diplomates chinois utilisent désormais beaucoup plus les réseaux sociaux et les plateformes numériques pour défendre leur version des événements.
Cette bataille narrative se joue à plusieurs niveaux: dans les médias, sur Internet, sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les discours diplomatiques. Les deux puissances cherchent à imposer leur récit du monde.
La Chine, par exemple, insiste souvent sur ce qu’elle considère comme le double standard américain. Elle met en avant les contradictions entre le discours de Washington sur la démocratie et certaines pratiques de politique étrangère, notamment les alliances avec des régimes autoritaires ou les interventions militaires.
Les États-Unis, de leur côté, insistent sur la menace que représenterait l’expansion chinoise, que ce soit dans les universités, les infrastructures ou les technologies.
Cette confrontation se reflète aussi en Amérique latine. Elle produit une division des élites politiques et intellectuelles de la région. On voit apparaître des élites sinophiles, très favorables à la Chine, et d’autres profondément sinophobes et alignées sur les États-Unis.
Dans certains pays, cette fracture traverse même les institutions. Le Brésil de Jair Bolsonaro en a été un bon exemple.
L’élite militaire et les secteurs liés à la défense étaient très proches des États-Unis, tandis que l’élite économique de l’agrobusiness entretenait des relations étroites avec la Chine, principal client des exportations agricoles brésiliennes.
C’est précisément ce phénomène que j’appelle les croisades du XXIᵉ siècle. Il ne s’agit pas de croisades religieuses au sens historique, mais de croisades idéologiques où chaque camp présente l’autre comme une menace existentielle.»
Dans ce contexte, la Russie a-t-elle été éclipsée en Amérique latine par la rivalité sino-américaine?
Bernabé Malacalza: «Comparée à la Chine, la présence russe en Amérique latine est très limitée, notamment sur le plan économique. La Russie occupe aujourd’hui une position beaucoup plus marginale dans la région.
Si l’on compare les niveaux d’influence, il n’y a pas vraiment de concurrence possible avec la Chine. La présence chinoise est avant tout économique. La Chine est aujourd’hui le premier ou le deuxième partenaire commercial de la plupart des pays d’Amérique latine.
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En Amérique du Sud en particulier, les investissements chinois et les échanges commerciaux sont considérables. Cela ne signifie pas pour autant qu’il existe une présence militaire chinoise dans la région. Cette idée est souvent évoquée dans certains discours politiques, mais elle ne correspond pas à la réalité actuelle.
La Russie, quant à elle, dispose d’une influence beaucoup plus limitée. Elle a certes entretenu des relations importantes avec des pays comme Cuba ou le Venezuela, notamment dans les secteurs énergétique et militaire. Mais même dans ces cas, son rôle n’a jamais été déterminant pour la survie de ces régimes.
La Russie conserve aussi une présence médiatique dans la région, notamment à travers les chaînes RT et Sputnik, qui diffusent en espagnol. Ces médias cherchent souvent à promouvoir une vision critique de la politique américaine et à soutenir l’idée d’un monde multipolaire.
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Mais il faut éviter d’exagérer cette influence. On parle parfois de grandes campagnes de désinformation russes en Amérique latine. Or, dans bien des cas, il s’agit plutôt de dynamiques internes aux pays concernés, amplifiés peut-être par ces médias
Dans le cas de l’Argentine, par exemple, certains médias critiques du président Javier Milei existaient déjà avant toute intervention extérieure. La polarisation politique locale explique souvent bien davantage ces tensions que des opérations étrangères.»
Faut-il interpréter le retour du discours sur la doctrine Monroe dans la rhétorique de Donald Trump comme une tentative de contenir la Chine dans les Amériques?
Bernabé Malacalza: «Il y a effectivement une dimension géopolitique dans cette posture. La doctrine Monroe s’inscrit dans une tradition historique américaine selon laquelle les États-Unis se considèrent comme la puissance protectrice — ou dominante — du continent.
Cette vision remonte au XIXᵉ siècle et s’appuie sur l’idée du "destin manifeste", selon laquelle les États-Unis seraient une nation investie d’une mission particulière dans l’histoire.
Dans ce cadre, l’Amérique latine est souvent perçue comme une zone d’influence naturelle de Washington. Toute présence d’une autre grande puissance dans cette région est donc interprétée comme une intrusion.
Aujourd’hui, l’un des principaux enjeux de cette rivalité concerne les ressources énergétiques et les matières premières stratégiques. La Chine s’intéresse fortement aux hydrocarbures et aux minerais présents en Amérique latine.
Le Venezuela constitue un exemple particulièrement révélateur. Les investissements chinois dans le secteur pétrolier et les prêts accordés par Pékin au gouvernement vénézuélien ont suscité de fortes inquiétudes à Washington.
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Mais il existe aussi d’autres intérêts en jeu. Les grandes compagnies pétrolières américaines, comme Chevron ou Exxon, ont elles aussi des intérêts économiques importants dans la région. Ces intérêts privés influencent également la politique étrangère américaine.
Plus largement, on peut dire que les États-Unis sont passés d’un welfare state — l’État-providence — à ce que certains analystes appellent un warfare state, un État structuré autour de la logique de confrontation stratégique permanente.
Dans ce contexte, les rivalités géopolitiques deviennent un élément structurant du système politique et économique américain.»
Dans ce contexte, quelle leçon les pays latino-américains devraient-ils tirer pour éviter de s’aligner complètement sur l’un ou l’autre camp?
Bernabé Malacalza: «La première chose à comprendre est précisément l’existence de ces croisades narratives. Les pays latino-américains doivent reconnaître que ces rivalités sont aussi des constructions idéologiques.
Cela ne signifie pas qu’elles soient totalement fictives. Mais il est important d’analyser ces récits avec distance et de comprendre les intérêts stratégiques qui les sous-tendent.
La deuxième leçon concerne la diversification des relations internationales. Le monde ne se résume pas à un choix binaire entre les États-Unis et la Chine.
Les pays d’Amérique latine doivent entretenir des relations avec ces deux puissances, mais sans se laisser enfermer dans une logique d’alignement exclusif. Ils doivent également développer des partenariats avec d’autres acteurs, comme l’Europe, l’Inde ou les pays d’Asie du Sud-Est.
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Enfin, la troisième dimension est probablement la plus importante: la construction régionale.
L’avenir de l’Amérique latine dépend largement de sa capacité à agir comme une région cohérente. Les grandes puissances disposent d’un poids énorme dans le système international. Les pays latino-américains, pris individuellement, ont beaucoup moins d’influence.
Mais s’ils parviennent à coordonner leurs politiques économiques et diplomatiques, ils peuvent acquérir un poids beaucoup plus important.
Autrement dit, la question n’est pas de choisir entre Washington et Pékin. La véritable question est de savoir si l’Amérique latine est capable de construire son propre projet stratégique collectif.»












