Les États-Unis ne contrôlent pas l’espace informationnel vénézuélien. Joint à Caracas, le professeur León Hernández explique pourquoi la censure structure toujours l’information au Venezuela, dans le cadre d’une guerre des récits appelée à durer.
Professeur de déontologie journalistique à l’Université catholique Andrés Bello (UCAB), à Caracas, León Hernández décrypte la guerre des récits déclenchée par la «capture» de Nicolás Maduro, le 3 janvier dernier. Entrevue.
Jérôme Blanchet-Gravel: Les réseaux sociaux se sont fait le relais de fausses informations et d’images truquées concernant la capture de Maduro. Assiste-t-on à une opération de désinformation coordonnée ou à un phénomène spontané?
León Hernández: «Nous sommes face à un scénario hybride. À ce stade, il est impossible de déterminer avec certitude l’origine des informations qui ont circulé avant l’intervention américaine; seule la déclassification future de documents officiels permettra de savoir si des éléments de planification ont fuité.
Il est possible que certains aspects de l’opération — son existence même ou son imminence — aient circulé de manière autorisée ou non.
À lire aussi: «Cuba et le Mexique craignent réellement une intervention américaine»
Les réseaux sociaux ont joué un rôle central. Des plateformes comme TikTok et YouTube ont servi de vecteurs majeurs à la diffusion de contenus sensationnalistes: vidéos manipulées, images générées par intelligence artificielle et archives décontextualisées.
On a vu circuler, de manière quotidienne et presque industrielle, des images sur la prétendue maladie de Nicolás Maduro, sur ses conditions de détention, sur de supposées divisions internes au pouvoir, mais aussi sur l’extraction annoncée ou imminente de responsables du régime.
Le fait que certains pronostics généraux, notamment sur l’existence ou l’imminence d’une intervention américaine, se soient révélés exacts a posteriori a nourri l’impression qu’une information privilégiée circulait, sans qu’il soit aujourd’hui possible d’en identifier la source ni d’en établir la fiabilité.
Il ne faut pas oublier, non plus, que le gouvernement vénézuélien disposait lui aussi de ses propres instruments de propagande et de désinformation, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ce qui a pu contribuer à brouiller les cartes.»
Dans une récente entrevue accordée à l’Agence France-Presse, vous parlez de véritables «laboratoires de désinformation».
León Hernández: «On ne peut pas l’exclure. Dans les contextes de confrontation entre États, la désinformation fait partie des stratégies possibles.
Le secret d’État est également un outil légitime dans certains moments historiques. Donald Trump, par exemple, a utilisé ce flou stratégique — "vous verrez" — avant que ne se produise l’opération militaire à Caracas.
Ce n’est pas inédit: les Alliés y ont eu recours durant la Seconde Guerre mondiale, et cela s’est reproduit à d’autres périodes de l’histoire contemporaine.»
Du côté de Washington, l’intervention a été présentée comme un moyen de rétablir la démocratie, bien que les projets énergétiques de Washington aient aussi présentés de manière décomplexée. Comment ce récit s’est-il imposé?
León Hernández: «À l’extérieur du Venezuela, le Département d’État américain est parvenu à imposer un narratif relativement cohérent: celle d’une action nécessaire face à une dérive autoritaire.
Ce récit a été amplifié par les plateformes numériques, par des médias internationaux et par des acteurs politiques proches de Washington.
L’idée selon laquelle les États-Unis contrôlent désormais le narratif à l’intérieur du Venezuela relève davantage d’une perception occidentale que d’une réalité tangible.
Marco Rubio et Donald Trump ont joué un rôle clé dans cette construction narrative. Cela ne signifie toutefois pas que cette vision soit partagée, ni même accessible, à l’intérieur du pays.»
Pourquoi cette dissociation entre perception internationale et réalité interne?
León Hernández: «Parce que le Venezuela demeure soumis à un puissant verrouillage informationnel.
Les médias traditionnels pratiquent largement l’autocensure, les journalistes récemment libérés restent sous contrôle judiciaire et n’ont pas le droit de s’exprimer publiquement, et de nombreux sites web sont bloqués par l’organisme de régulation des télécommunications.
À lire aussi: Au Venezuela, «milices et forces armées encore prêtes au bain de sang»
L’idée selon laquelle les États-Unis contrôlent désormais le narratif à l’intérieur du Venezuela relève davantage d’une perception occidentale que d’une réalité tangible.»
De son côté, le chavisme dénonce une manipulation médiatique «impérialiste». Ce discours relève tout autant de la propagande...
León Hernández: «Évidemment. Le gouvernement vénézuélien a toujours disposé de ses propres instruments de propagande, tant vers l’extérieur que vers l’intérieur.
Pendant des années, il a entretenu un récit de stabilité, de bien-être et de normalité – dans cet esprit il a même devancé Noël –, alors que le pays comptait plus de deux mille prisonniers politiques et que des citoyens étaient condamnés pour "incitation à la haine" après de simples messages WhatsApp.
Cela ne correspond pas à un État pacifié, mais bien à un régime répressif.»
Peut-on alors dire que les deux camps se livrent une bataille symétrique de désinformation?
León Hernández: «Chaque camp déploie sa propre narration. Washington promet une démocratisation imminente, tandis que Caracas invoque la défense de la souveraineté face à une agression étrangère.
Le problème est que ni l’un ni l’autre de ces récits ne se traduit automatiquement par des faits vérifiables sur le terrain.
Prenons l’exemple de l’amnistie pour les dissidents: elle est annoncée, mais lorsque l’on examine les chiffres réels des libérations de prisonniers politiques, le bilan demeure partiel et inégal.
À lire aussi: Médias et plateformes: comment ils modèlent notre vision du monde
À l’interne, le récit du gouvernement chaviste commence à se fissurer. Pour la première fois depuis de nombreuses années, une chaîne de télévision nationale comme Venevisión a diffusé des images de l'opposante María Corina Machado.
Cela a entraîné des menaces directes du ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello.
Dans le passé, le pouvoir n’hésitait pas à retirer des concessions, comme ce fut le cas pour RCTV [Radio Caracas Televisión Internacional, ndlr] en 2007. Cette fois-ci, cela ne s’est pas produit, probablement en raison de la pression internationale, notamment américaine.
Mais attention: il ne s’agit pas encore d’une réelle ouverture de l’espace médiatique. Il s’agit d’incursions ponctuelles. L’hégémonie communicationelle demeure pratiquement intacte au Venezuela.
La majorité des médias continue de relayer les narratifs officiels, et l’autocensure reste la règle. Il serait donc prématuré de parler de liberté d’expression restaurée.»
Existe-t-il des outils permettant au public de distinguer le vrai du faux?
León Hernández: «Certains indices techniques existent: marques d’eau des systèmes d’IA comme Google, anomalies visuelles comme des visages trop parfaits, des doigts en trop, des éclairages artificiels. Mais cela reste complexe.
L’essentiel demeure la confrontation des sources, la lecture intensive, le recours à des médias indépendants et à des ONG crédibles. Au Venezuela, cette démarche est entravée par le blocage de nombreux sites d’information.»
Quelle attitude adopter face à cette guerre des récits?
León Hernández: «Essayer de s’en tenir aux faits vérifiables et éviter les projections dans des contextes d’incertitude extrême. Ne pas relayer une information par désir ou par peur.
Vérifier: combien de prisonniers ont réellement été libérés? Qui a effectivement été extrait? Dans cet univers d’ombres, la prudence, la lecture critique et la retenue deviennent presque des formes de résistance civique.»













