Pour la politologue Renée Fregosi, «la violence et l’autoritarisme ont repris le leadership à travers le monde». Au Venezuela, la transition démocratique n’est pas acquise, et l’après-Maduro participe à la reconfiguration de l’ordre international.
Docteur en philosophie et en science politique, Renée Fregosi est consultante en relations internationales, ancienne directrice de recherche à l’Université Paris-Sorbonne-Nouvelle et préside le CECIEC, une ONG d’ingénierie démocratique. Entretien.
La stratégie américaine pour l’après-Maduro reste floue: le régime chaviste est encore en partie en place, et l’opposition semble largement écartée des décisions prises jusqu’ici… Une transition démocratique est-elle encore possible?
Renée Fregosi: En effet, si une intervention des forces spéciales nord-américaines au Venezuela est sans doute la dernière chance de renverser la dictature qui affame et martyrise le pays depuis trois décennies, les propos de Donald Trump, à la fois péremptoires et contradictoires comme à son habitude, sont bien davantage centrés sur la question du pétrole que sur celle de la restauration de la démocratie.
Cela peut laisser craindre que le processus enclenché par l’éviction du dictateur n’aille pas à son terme.
L’opposition vénézuélienne est foncièrement démocratique et la lutte armée est absolument exclue pour faire chuter la dictature.
À différentes reprises, l’opposition unie a cherché les voies d’un compromis. Car déjà du vivant de Chavez, son mouvement avait connu des désaccords menant à l’éloignement ou à la rupture de la part de nombreux responsables du régime, civils et militaires, et sous les présidences de son successeur Maduro, l’hémorragie s’est poursuivie.
Or, en confortant la vice-présidente chaviste Delcy Rodríguez, et en écartant l’hypothèse d’une prise de fonction de l’opposante María Corina Machado ou d’Edmundo González Urrutia (qui l’avait représentée à l’élection présidentielle de 2024), le président américain ne semble pas très enclin à favoriser une brèche salutaire dans le pouvoir chaviste.
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Toutefois, le Secrétaire d’État Marco Rubio est probablement sur une ligne sensiblement différente: davantage préoccupé de faire chuter les régimes castro-chavistes de la région (Venezuela-Cuba-Nicaragua) que des bénéfices pétroliers, il devrait faire pression en faveur d’une transition à la démocratie.
Mais sur place dans les trois pays, les milices et les forces armées régulières sont encore susceptibles de se lancer dans des bains de sang.
Les populations locales ne sont peut-être pas prêtes à affronter une violence comparable à celle qui s’abat sur le peuple iranien face aux mollahs.
Et dans ce cas, il ne s’agirait plus à strictement parler d’une «transition à la démocratie», mais plutôt d’une révolution avec tout ce que cela implique de dangers.
Dans les médias, on a souvent présenté Donald Trump comme un allié, voire comme un proche de Vladimir Poutine. Mais peut-il encore l’être réellement s’il contribue à dégager des Amériques l’un des principaux alliés régionaux de la Russie, en l’occurrence le régime de Nicolás Maduro au Venezuela?
Renée Fregosi: La relation entre Donald Trump et Vladimir Poutine demeure difficile à analyser.
L’attitude du président américain à l’égard de son homologue russe est à première vue erratique, entre gestes amicaux et propos menaçants, concessions considérables sur l’Ukraine et agression caractérisée contre un protégé au Venezuela.
La doctrine Monroe revisitée par Trump constitue un facteur de déstabilisation tous azimuts.
Alors, fascination personnelle pour un «homme fort»? Méthode déroutante d’une diplomatie inédite? Ou réussite extraordinaire du FSB étant parvenu à placer un homme au sommet du pouvoir des États-Unis?
Quoi qu’il en soit, globalement, la ligne Trump penche plutôt en faveur de Poutine. Si les États-Unis n’ont pas encore totalement lâché Volodymyr Zelensky et si celui-ci a su rétablir des relations convenables avec la présidence américaine après l’odieuse séance d’humiliation à la Maison-Blanche, la livraison d’armement est arrêtée et la défaite ukrainienne semble actée du côté de Washington.
Quant à la tension que Trump a introduite entre l’Europe et les États-Unis, elle ne peut que réjouir Poutine.
La politologue Renée Fregosi à droite. Courtoisie.
Enfin, la capture de Maduro n’est peut-être qu’un mauvais coup en trompe-l’œil porté contre Poutine: la dictature chaviste est toujours en place et l’opposition est pour l’instant écartée d’une quelconque transition.
La réaction plus que molle de la Russie à l’opération américaine laisse penser à un accord préalable entre les deux parties.
Seul l’arraisonnement du tanker de la flotte fantôme russe dans la Baltique ressemble à un geste agressif de la part des Américains.
Toutefois, cette manière inamicale peut n’être qu’une confirmation du partage territorial censé prévaloir entre deux puissances.
Vous écrivez dans un récent article au Figaro que «l’époque actuelle semble marquer un retour à la logique des empires». Le point de convergence entre Washington et Moscou se situerait-il moins dans une alliance personnelle entre dirigeants que dans un nouveau partage du monde – l’émergence d’un ordre tripolaire structuré autour de Washington, Moscou et Pékin?
Renée Fregosi: En effet, tandis que du temps de la guerre froide, le monde connaissait un certain «ordre», la géopolitique globale d’aujourd’hui est plus déroutante.
Dans le passé, même si les Non-Alignés ont tenté de s’en dégager, de même que la France gaullienne ou le Mexique du PRI hégémonique s’étaient ménagé une certaine marge d’autonomie, la logique binaire des «blocs» restait très lisible et implacable finalement, quelle que soit la région du monde considérée.
Après la chute du mur de Berlin en 1989 et la disparition de l’URSS en 1991, certains espéraient que le monde, à défaut de connaître la paix universelle, verrait du moins les conflits armés diminuer en nombre et en intensité.
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Multipolaire ou unipolaire, le monde semblait acquiescer à la nouvelle modernité occidentale, pacifique et démocratique. Mais il en allait souterrainement tout autrement, une nouvelle ligne de clivage se dessinant sous la main de nouveaux totalitarismes.
La violence et l’autoritarisme ont repris le leadership à travers le monde. Si trois grands pôles – les États-Unis, la Chine et la Russie – s’affirment en effet dans leurs visées expansionnistes, d’autres puissances totalitaires d’un autre type ont également pris leur essor à travers une idéologie nouvelle, celle du Sud global: l’islamisme et le wokisme.
Dans votre livre Le Sud global à la dérive, vous évoquez une «emprise islamiste» au Venezuela et décrivez les liens idéologiques et stratégiques entre le chavisme et l’Iran, aujourd’hui ébranlé. La chute de Maduro affaiblit-elle cet axe antisémite du «Sud global», ou celui-ci est-il suffisamment structuré pour y survivre?
Renée Fregosi: La montée en puissance d’Hugo Chavez au Venezuela et sa remise en selle d’un castrisme revisité a permis à l’idéologie décoloniale de prospérer dans l’ensemble de l’Amérique latine, et son antisémitisme à mots couverts s’accordait avec l’entrisme islamiste déjà ancien du Hezbollah dans la région ainsi qu’avec le soutien qu’il obtint de la part de l’Iran des mollahs à l’époque du président iranien Ahmadinedjad (qu’il appelait «mon frère»).
En effet, Chavez, n’a jamais remis en question la formation négationniste qu’il a reçue de son ancien mentor Norberto Ceresole, péroniste autoritaire, disciple de Robert Faurisson et de Roger Garaudy.
Chavez évoquait volontiers le «peuple déicide» et réutilisait également la vision mythique d’Israël colonialiste et suppôt de l’impérialisme nord-américain pour en faire un archétype latino-américain, affirmant que «la Colombie est l’Israël de l’Amérique latine».
Mais la haine d’Israël et des Juifs est consubstantielle à l’idéologie du Sud global, bien au-delà du chavisme.
Car dans l’idéologie décoloniale qui est la matrice de la conception victimaire néo-tiers-mondiste, les Juifs sont considérés comme des «super-blancs» jouissant d’un super «privilège blanc» – ledit «privilège juif» –, et Israël est considéré comme un pays dominateur et colonisateur.
Depuis deux ans, on observe un virage à droite en Amérique latine. Le retour d’une certaine doctrine Monroe est-il de nature à consolider cet élan des droites sur le continent ou, au contraire, à susciter des réactions de rejet à caractère nationaliste?
Renée Fregosi: En effet, les dernières élections dans ces trois pays ainsi que les sondages pour la future élection présidentielle en Colombie marquent une certaine désaffection pour la gauche plus peut-être qu’un véritable engouement pour la droite, au demeurant.
D’ailleurs tous les pays ne suivent pas la même pente, notamment au Brésil, il semblerait que Lula veuille se représenter et qu’il ait toutes les chances de gagner, étant donné le mauvais souvenir laissé par Bolsonaro.
D’une manière générale, je ne suis pas favorable à ces notions de «vague» ou de «tournant» et encore moins cette idée d’un «balancier» qui ferait osciller mécaniquement d’un côté, puis de l’autre l’opinion majoritaire ou les types de régimes.
Chaque situation est singulière même si le contexte global, en l’occurrence les changements géopolitiques majeurs que nous vivons actuellement, pèsent bien sûr sur tout le monde.
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Quant à la doctrine Monroe revisitée par Trump, elle constitue manifestement un facteur de déstabilisation tous azimuts.
Car il faut bien se souvenir que James Monroe en 1823 fait sa déclaration «l’Amérique aux Américains» dans un contexte de décolonisation de l’Amérique du Sud vis-à-vis des puissances européennes colonisatrices (Espagne, Portugal, Pays-Bas) et des nouvelles visées impérialistes essentiellement britanniques.
La saillie de Trump est donc directement adressée à l’Europe qui, selon lui, devrait seule prendre en charge la question ukrainienne, et au Danemark qui a la souveraineté sur le Groenland.
Secondairement, il fait allusion au «corollaire Roosevelt» de 1904 accompagnant à l’époque et par la suite, plusieurs débarquements de GIs dans les Caraïbes et en Amérique centrale, pour justifier à son tour une nouvelle politique du «big stick» par la défense de la démocratie.












