Pour le philosophe Julien Gobin, la combinaison de l’intelligence artificielle et du contrôle algorithmique rend les êtres humains plus manipulables. Vers la fin de la démocratie telle qu’on la connait? Entrevue autour de son dernier ouvrage.
Philosophe de formation, Julien Gobin publie chez Gallimard L'individu, fin de parcours?, un essai saisissant sur l’évolution de l’Occident à l’ère numérique.
Déconstruction, liquéfaction, reconstruction
Pour cet auteur français de 37 ans, trois grandes étapes ont conduit à la situation actuelle marquée par l’érosion de notre autonomie: déconstruction, liquéfaction, reconstruction.
Ce processus pourrait conduire à la disparition de la démocratie libérale telle que nous la connaissons, laquelle serait alors remplacée par une sorte de «démocratie déterministe», c’est-à-dire un régime où les citoyens verraient leur liberté progressivement remplacée par une série d’automatismes.
En fait, nous serions déjà entrés dans cette troisième ère: celle d’une reconstruction des sociétés sous le signe du contrôle algorithmique et de la planification comportementale.

Le philosophe et essayiste Julien Gobin. Courtoisie.
La première phase, explique-t-il avec Libre Média, a été celle de la déconstruction. En érigeant l'autonomie individuelle en valeur suprême, la démocratie libérale a certes permis de rompre avec de nombreuses formes d'oppression, mais elle a aussi dissous les grandes structures traditionnelles — famille, religion, nation — qui donnaient à l'existence un cadre et une stabilité.
«Cette dynamique d’émancipation visait à libérer l’individu de tout déterminisme extérieur pour lui permettre d’être pleinement lui-même. Mais en détruisant tous ces repères, elle a laissé l’individu face à lui-même, sans ancrage», résume Gobin.
«Fatigue de la liberté»
La deuxième phase est celle de la liquéfaction. Désormais seul face à tous ces possibles, l’individu doit se définir en permanence. Le wokisme a largement participé à cette exaltation du ressenti au profit d’un refus du sens commun et de la société elle-même:
«Ce processus est marqué par ce que j’appelle la “fatigue de la liberté”: l’épuisement existentiel provoqué par la responsabilité écrasante d’inventer et de réinventer sa vie».
Anxiété, burnout, isolement: cette pression aurait fragilisé psychologiquement les individus. Le poids de cet existentialisme radical serait trop lourd à porter.
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Les nouvelles technologies profitent de cette détresse ambiante pour feindre d’en être le remède. L’intelligence artificielle et le capitalisme de surveillance ouvrent une ère inédite d’ingénierie sociale:
«L’agrégation de nos traces numériques permet aujourd’hui de cartographier nos comportements, nos failles, nos désirs. Nous aurons bientôt l’impression que la machine nous connait mieux que nous-mêmes», anticipe notre interlocuteur.
Cette manipulation de masse est d’autant plus efficace qu’elle se fait à notre insu à travers l’immensité de l’infrastructure numérique en place.
Dans ce contexte, l’idéal démocratique classique vacille. L’individu n’est plus présumé rationnel et autonome; il devient la somme de comportements modélisables et quantifiables que des décideurs et magnats de la Big Tech peuvent compiler dans des tableaux Excel. «Nous aurons l’illusion de décider, alors que nos “décisions” auront été prises en amont», prévient l’auteur.
Servitude volontaire 2.0
Même si la démocratie survit à ce processus en tant qu’institution, son essence sera altérée. «Il ne s’agira plus d’exprimer librement ses choix, mais de voir ses comportements pilotés par des systèmes visant à optimiser le bien-être».
Ce n’est donc pas seulement la liberté d’expression qui est en péril, mais la liberté de penser elle-même. «On peut conserver un droit formel à la liberté d’expression tout en ayant perdu la capacité à se forger un jugement autonome», souligne-t-il.
Julien Gobin croit que l'avenir de la politique passera par un profilage toujours plus fin des individus, comme le suggère le penseur italien Giuliano da Empoli dans son livre Les Ingénieurs du chaos (2019).
«Il ne s'agit plus seulement d'influencer des groupes, mais de créer un message sur mesure pour chaque individu, en fonction de son profil psychologique et idéologique», explique-t-il.
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«Aujourd'hui, avec tout ce conformisme et cette culture de masse, nous sommes moins complexes. Et en se remettant volontairement aux applications qui nous recommandent tout, on s'en remet à ceux qui tiennent les ficelles. Nos comportements deviennent plus prévisibles, et on glisse doucement dans une servitude volontaire. C’est pour ça que, personnellement, je suis plutôt pessimiste pour l'avenir de la démocratie.»
Résister à la matrice
Julien Gobin ne cède pourtant pas au fatalisme. Résister à la matrice est difficile, mais pas impossible. «Il faut retrouver des formes d’épaisseur symbolique, du sens qui ne soit pas réductible à l’efficacité ou à l’optimisation», plaide-t-il.
Art, religion, philosophie, même la contemplation des étoiles: toutes les voies capables de recréer un «ailleurs» à l’abri de la technostructure envahissante.
«Revenir à des formes de lenteur, de méditation, de délibération, cultiver le silence intérieur: tout cela constitue une urgence anthropologique. […] L’Homme a besoin de sacré», insiste-t-il.
L’enjeu des prochaines décennies sera donc, aussi, de réinventer la liberté humaine dans un monde saturé par la technique.














