Du politique au thérapeutique: la dérive psychologique de la gauche

L’artiste et ex-députée solidaire Catherine Dorion. Photo: page Facebook officielle de Catherine Dorion.

Mardi le 11 février 2025, à 10:00

Le wokisme est le moment où la gauche s’est détachée du politique pour devenir surtout psychologique. Autrefois tournés vers la justice sociale, ses adeptes se consacrent désormais à l’étalage de leur crise existentielle.

 

Autrefois on voyait la gauche investir la rue et les universités, aujourd’hui elle déferle dans les sentiers pédestres et les salles de yoga. La révolution vire à la méditation.

 

Si la gauche a souvent sombré dans l’autoritarisme depuis sa naissance en 1789, elle défendait généralement des programmes clairs et articulait ses revendications autour d’une logique politique cohérente.

 

Le wokisme rompt avec cet engagement collectif pour étaler sans réserve un mal-être individuel. Ce n’est plus «j’agis donc je suis», mais «je souffre donc je suis».

 

La souffrance existentielle de nos êtres sensibles devient le manifeste de leur insignifiance, tandis que l’émotion prend le pas sur la raison.

 

Catherine Dorion en consultation avec elle-même 

 

Au Québec, Catherine Dorion incarne à merveille ce courant. Il faut lire son dernier livre pour prendre la mesure de cette rupture.

 

Dans Les Têtes brûlées, l’ex-députée de Québec solidaire peine à identifier les causes qu’elle est censée défendre (environnement, défense des Autochtones, égalité des sexes, etc.), pour s’adonner à une introspection narcissique où elle recense ses dernières angoisses. 

 

À ce sujet: Les luttes imaginaires de Catherine Dorion

 

L’ennemi diffus qu’elle s’imagine combattre – le fantôme du «néolibéralisme» – se confond avec son parcours de députée et de personnalité publique. En réalité, Catherine Dorion ne s’oppose ni à un système en place ni à des injustices précises, mais à son stress et à son impression de surmenage. 

 

Dans la publicité de sa «pièce de théâtre» qu’elle présente comme un «traité d’insoumission», cette «rebelle» présente «la révolution» comme «quelque chose en-dedans de nous», une pensée qui trahit cet univers mental où partir au chalet le vendredi tient lieu d’acte de résistance. À quoi? 

 

Guérilleros virtuels 

 

Une telle doctrine émotionnelle ne défend pas des causes concrètes, c'est-à-dire économiques et politiques. Bien sûr, le wokisme défend bec et ongles la diversité culturelle et sexuelle – un idéal qui a des impacts concrets sur le plan institutionnel –, mais son moteur premier reste psychologique. 

 

En privilégiant le bien-être mental et corporel de ses adeptes dans le cadre d’une société des loisirs devenue une industrie prospère, la gauche woke largue le bien commun pour un safe space global.

 

On l’aura compris: le wokisme est l’aboutissement d’un long processus de dépolitisation de la gauche où le ressenti remplace le Parti. Les guérilleros ne prennent plus le maquis; ils luttent contre les «micro-agressions» derrière leur écran, sur Bluesky idéalement, à l’abri des intempéries de la vie. 

 

Dans cette optique, la censure sert moins à renverser l’ordre établi qu’à préserver nos êtres sensibles de tout contact traumatisant avec un réel inconfortable. La censure devient ici en quelque sorte une mesure de prévention des troubles mentaux.

 

La gauche capitaliste 

 

Ce psycho-virage s’est traduit ces dernières années par l’absence de critique sérieuse du capitalisme face à Big Pharma, au complexe militaro-industriel américain ou encore aux géants technologiques, fers de lance de l’identité numérique.

La gauche woke s’est rangée du côté des élites financières aussitôt qu’elles prétendaient soutenir l’environnement et les minorités, épousant ainsi ses ennemis traditionnels avec un naturel déconcertant. 

 

En ignorant les préoccupations légitimes des classes populaires, ses acteurs nombrilistes ont créé un immense vide que des Donald Trump et Javier Milei ont voulu combler.

 

D’où l’adhésion croissante de gens attachés au politique à une droite qualifiée de «complotiste» par des médias traditionnels qui ne saisissent rien de la mutation en cours.

 

Du même auteur: Adieu, la gauche!

 

La gauche a réussi à convaincre plusieurs de ses propres adeptes que seule la droite populiste pouvait encore faire contrepoids aux abus de la mondialisation.