Identité numérique: la nécessité du chaos

Éditorial

Une travailleuse migrante revenant de Chine doit faire prendre sa température au poste frontière du Myanmar à Muse, dans l'État de Shan, le 12 mai 2020. Photo: Phyo MAUNG pour l’AFP.

Mercredi le 14 juin 2023, à 11:20

Notre rédacteur en chef Jérôme Blanchet-Gravel met en garde contre les dérives potentielles de l’identité numérique dans une société de plus en plus axée sur la sécurité sanitaire et environnementale.

 

L’identité numérique pourrait mener à une nouvelle vague de restriction des libertés si le pouvoir ne tient pas compte de son potentiel liberticide avant son implantation définitive. Une réflexion sérieuse – et urgente – doit être menée.

 

Les citoyens préoccupés par ces transformations profondes ont raison de l’être, même s’il convient de ne pas obéir à une simple technophobie qui voit la moindre innovation comme une attaque frontale à notre manière de vivre.

 

La banalisation de la surveillance

 

Comme l’a bien noté la journaliste espagnole Marta Peirano dans son livre El Enemigo conoce el sistema paru en 2019, nous sommes entrés dans une ère marquée par la «banalisation de la surveillance», une période où le système économique a fait de l’accumulation et de la vente de nos données personnelles un marché lucratif.

 

Nous ne sommes plus seulement de simples consommateurs, mais des objets d’étude en permanence. Des souris de laboratoire. Non seulement nos téléphones mobiles servent à monitorer toutes nos habitudes de consommation, mais l’infrastructure numérique quadrille le territoire avec une acuité jamais vue.

 

Colonialisme digital 

 

L’intimité des dernières ruelles des Mexico, Lagos et Delhi est violée par le colonialisme numérique des programmes comme Google Street View, le mystère des tout derniers espaces infréquentés est anéanti par ces géants informatiques et l’omniprésence des caméras. 

 

Des nuages de données (clouds) se forment au-dessus des villes mais aussi des campagnes sans que les citoyens soient consultés, des drones ratissent des quartiers, des hélicoptères survolent des parcs à Montréal pendant une récente pandémie pour effrayer les gens qui aimeraient encore un peu trop vivre.

 

L’État jaloux des GAFAM

 

Le monde a beaucoup changé ces trois dernières années. Les États semblent vouloir s’approprier les techniques développées par le capitalisme de surveillance – une notion popularisée par la sociologue Shoshana Zuboff – pour avoir leur part du gâteau digital.

 

Je rappelle qu’au Canada, 33 millions de téléphones mobiles ont été tracés pendant la pandémie par l’Agence de la santé publique (le Canada compte 38 millions d’habitants) pour connaître le comportement des gens grâce à des «données dépersonnalisées».

 

Ce précédent laisse anticiper certaines violations de la vie privée par une identité numérique dont les promoteurs font surtout valoir les aspects pratiques. À la même période, le compte bancaire de certains leaders du convoi des camionneurs a été suspendu par les autorités, ce qui laisse entrevoir un nouveau type de répression, une répression digitale dont s’inquiète à juste titre Nathalie Elgrably.

 

L’appétit vient en mangeant. La pandémie a redonné le goût du pouvoir aux États alors que le libéralisme économique en avait presque fait des acteurs secondaires, valets ou régulateurs du marché. Les gouvernements envient peut-être le pouvoir des GAFAM, celui qui leur a permis de devenir les entreprises les plus influentes au monde.

 

Le nouvel ordre numérique

 

Le nouvel ordre numérique est déjà présenté par des acteurs comme le Forum économique mondial comme le meilleur moyen de protéger les nouvelles valeurs suprêmes que sont la santé, la sécurité et l’environnement.

 

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Nouveau modèle d’efficacité, il garantirait une certaine stabilité face aux forces du désordre rapprochant chaque jour l’humanité du point de rupture écologique. Il est d’autant plus probable que l’identité numérique engendre certaines dérives que les États risquent de justifier son utilisation par votre propre sécurité. 

 

Au-delà de la diversité sexuelle et culturelle, les nouvelles velléités totalitaires ont comme objet la sûreté des individus, idéal pouvant justifier tous les contrôles imaginables – des plus contraignants aux plus insignifiants. C’est le déploiement de la société disciplinaire dont parlait Michel Foucaut.

 

La nécessité du chaos

 

L’avènement de l’identité numérique et de son pendant économique, la monnaie numérique, est quasi inéluctable, mais il reste impossible de déterminer avec exactitude comment les États s’en serviront. Se limitera-t-on à rationner le carburant ou à limiter l’achat de boissons gazeuses, par exemple? Se limitera-t-on à ses aspects pratiques, notamment dans la conception des passeports?

 

Chose certaine, la gestion de la pandémie rend possibles les dérives d’un nouvel ordre numérique rappelant le crédit social, un modèle conçu par Pékin pour que la Chine devienne la première dictature digitale dans le monde. En Chine, c’est d’ailleurs au nom de la sécurité que «l’œil céleste» exige l’obéissance absolue de la population, comme le rappelle le journaliste Zhang Zulin dans son livre recensé à Libre Média.

 

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Il reste à espérer que la superstructure digitale en développement devienne en quelque sorte une jungle numérique plutôt qu’un espace bien ordonné et entièrement régulé par des États gourmands appuyés par leurs alliés de la Big Tech. C’est lorsque l’État aspire à réglementer les moindres aspects de la vie individuelle et collective que le chaos dans toute sa vitalité première devient le plus nécessaire.