«Le Sud global est l’héritier idéologique du tiers-mondisme»

Le président chinois Xi Jinping et le président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva présentent leurs accords bilatéraux après une rencontre au palais d'Alvorada à Brasilia, le 20 novembre 2024. Photo: Evaristo SA pour l’AFP.

Jeudi le 5 juin 2025, à 13:30

Dans son dernier essai, la politologue Renée Fregosi s’attaque au «Sud global», selon elle un nouvel avatar du tiers-mondisme anti-occidental. Entretien.

 

Docteur en philosophie et en science politique, Renée Fregosi est consultante en relations internationales, ancienne directrice de recherche à l’Université Paris-Sorbonne-Nouvelle et préside le CECIEC, une ONG d’ingénierie démocratique.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Dans Le Sud global à la dérive (Éd. Intervalles), vous écrivez d’emblée que le Sud global est une idéologie et un projet stratégique. Pourriez-vous nous en présenter les grandes lignes?

 

Renée Fregosi: Le Sud global est une idée fédératrice d’acteurs très divers (États, mouvements, ONG, intellectuels…) autour de la haine de l’Occident et d’Israël. 

 

Le Sud global est l’héritier idéologique du tiers-mondisme qui réunissait déjà des Occidentaux dans la haine de soi, à des pays «du Sud» anciennement colonisés. 

 

 

La politologue Renée Fregosi à droite. Courtoisie.

 

 

Largement récupérée par l’URSS, cette idéologie qui se voulait non-alignée comme les États réunis dans le mouvement du même nom, fonctionnait déjà sur le ressentiment qui aujourd’hui anime le Sud global.


Vous avancez que l’alliance paradoxale entre wokisme et islamisme contribue à redorer l’image des régimes proto-totalitaires (Chine, Russie, Iran), en les présentant comme des puissances «anti-impérialistes» aux yeux d’une partie de l’opinion occidentale. Mais n’est-ce pas plutôt le rejet du progressisme débridé, avec ses déclinaisons LGBT, qui a poussé bon nombre de conservateurs à voir en Poutine un rempart culturel?

 

Renée Fregosi: Le Sud global est un conglomérat hétéroclite traversé par des contradictions, voire des conflits internes mais coalisé contre les dimensions libérale, émancipatrice et universaliste de l’Occident moderne et démocratique. 

 

La part autoritaire, dominatrice, dogmatique religieuse et belliqueuse de l’Occident (car le propre de la civilisation occidentale c’est précisément son ambivalence, son pluralisme, à la fois promotrice du pire et du meilleur) rejette les Lumières occidentales tout autant que le font l’islamisme, le wokisme et les autoritaires, totalitaires et proto-totalitaires de tout poil, mais pas toujours pour les mêmes raisons. 

 

C’est ainsi en effet que l’on a pu voir une sorte de connivence (éphémère?) entre Vladimir Poutine et Donald Trump. L’islamisme rejette les Lumières parce qu’elles permettent l’émancipation individuelle, le wokisme s’oppose à la philosophie des Lumières au motif qu’elle relèverait de la «colonialité» occidentale, tandis que tous les autoritaires les rejettent parce que les Lumières conduisent à la démocratie.


La Covid a accentué la crise de la représentation dans plusieurs pays occidentaux, notamment au Canada, où le fossé entre gouvernés et gouvernants s’est élargi encore plus. Ce sentiment de déclin démocratique ne pousse-t-il pas certains citoyens à porter un regard plus indulgent sur les pays du Sud global, perçus comme moins hypocrites ou plus authentiques?

 

Renée Fregosi: Peut-être? Je ne sais pas. Mais ce qui me semble certain, c’est que le ressentiment à l’égard des «élites» dirigeantes des pays démocratiques en crise, peut converger avec leur rejet par d’autres acteurs sur la scène mondiale, au nom de tous autres motifs plus ou moins fondés. 

 

C’est un élément central de votre livre: la haine des Juifs et d’Israël joue un rôle fédérateur au sein du Sud global, en permettant de faire converger des puissances dont les intérêts divergent. Mais les dynamiques structurelles permettant l'existence des BRICS sont déjà si fortes qu’on peut déjà imaginer ce bloc sans cet ennemi commun.

 

Renée Fregosi: L’antisémitisme a de tout temps réuni des éléments hétérogènes dans une haine de l’Autre fédératrice en effet. Mais s’il peut être instrumentalisé cyniquement par certains acteurs politiques, comme on peut le voir aujourd’hui de la part de certains partis de gauche comme La France Insoumise (LFI) en France, l’antisémitisme ne se résume pas à une «fonction». 

 

L’antisémitisme est une passion mortifère qui anime plusieurs groupes distincts selon des ressorts différents et de fait, tous ces acteurs divers se retrouvent en convergeant dans cette haine des Juifs. 

 

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Ainsi, culturellement, traditionnellement, parce que les textes religieux considérés comme sacrés les y incitent et qu’ils gardent la mémoire de la longue histoire de soumission des Juifs comme dhimmis (statut de parias rançonnés) dans les califats et l’empire ottoman, de nombreux musulmans éprouvent une certaine détestation des Juifs. 

 

Cette attitude négative voire agressive à l’égard des Juifs s’est transformée aujourd’hui en rancœur et frustration se fondant dans une haine d’Israël considéré comme l’ennemi du monde arabo-musulman. 

 

L’antisémitisme islamique rejoint alors aujourd’hui la détestation des décoloniaux et militants wokistes qui accusent Israël d’être un État colonial qui imposerait un prétendu apartheid et commettrait même un «génocide». 

 

Ce courant considère les Israéliens et les Juifs en général comme des «super blancs» étrangers à la terre d’Israël, super coupables par conséquent de tous les maux supposément causés par les blancs. 

 

Quant à la gauche, retombée dans son travers révolutionnaire, son pro-palestinisme (idéologie qui rejette la responsabilité du «malheur palestinien» exclusivement sur Israël pour nier sa légitimité à exister) se mêle à un vieil antisémitisme anticapitaliste (ce «socialisme des imbéciles» comme disait le socialiste Bebel) et à un tiers-mondisme revanchard réactualisé.

 

La haine d’Israël et des Juifs est ainsi indissociable de la haine de l’Occident, Israël étant considéré comme la pointe avancée dans le Moyen-Orient de l’Occident honni, et les Juifs seraient des acteurs majeurs de ladite «domination blanche». 

 

Vous évoquez carrément une «emprise islamiste» au Venezuela, un pays pourtant très éloigné, tant géographiquement que culturellement, des enjeux du Moyen-Orient... Comment est-ce possible?

 

Renée Fregosi: En effet, l’islamisme est actif au Venezuela.

 

D’une part, à travers ses acteurs: l’Iran des mollahs, qui soutient économiquement et politiquement le régime chaviste depuis ses débuts (aux côtés de la Chine et de la Russie), le Hezbollah, très présent dans toute l’Amérique latine et s’appuyant notamment sur une importante communauté syro-libanaise implantée de longue date dans la région, ainsi que certains responsables du parti chaviste, comme Tarek El Aissami, ministre de l’Intérieur et (!) de la Justice de 2008 à 2012, dont les services auraient fourni des passeports vénézuéliens à des terroristes islamistes.

 

Le président vénézuélien Hugo Chavez (à droite) et le président iranien Mahmoud Ahmadinejad rient lors d'une rencontre au palais présidentiel de Miraflores, à Caracas, le 22 juin 2012. Chavez avit reçu Ahmadinejad pour signer une série d'accords. Photo: Juan BARRETO pour l’AFP.

 

 

D’autre part, l’antisémitisme, jusque-là très marginal dans le pays, a été diffusé par Chávez, d’abord sous l’influence de son mentor Norberto Ceresole – un péroniste autoritaire, disciple de Robert Faurisson et de Roger Garaudy –, puis par Maduro. Cette orientation a favorisé un rapprochement avec l’islamisme.

 

Enfin, la jonction du chavisme avec les militantismes islamiste et décolonial s’est institutionnalisée à partir de 2016, notamment à travers la tenue annuelle d’une coordination para-universitaire à laquelle participe régulièrement l’indigéniste pro-islamiste Houria Boutelja, ainsi que par la création, en octobre 2018, de l’«Institut pour la décolonisation», suggérée par Enrique Dussel et Ramón Grosfoguel, deux figures majeures du mouvement décolonial latino-américain et précurseurs du wokisme.

 

Pensez-vous que Javier Milei, président argentin pro-américain, pro-Israël et soupçonné de s’être converti au judaïsme, soit en mesure d’impulser en Amérique latine un nouveau paradigme moins aligné sur les récits décoloniaux?


Renée Fregosi: Ce n’est certainement pas un dirigeant politique, fusse-t-il président de la république d’un pays important comme l’Argentine, qui peut à lui tout seul impulser un tel mouvement. 

 

Milei est en revanche le signe manifeste d’un certain rejet des narratifs délirants décoloniaux, antisémites et islamistes au sein des populations latino-américaines et si l’on en juge par les analyses de sociologie électorale, parmi les couches les plus populaires. 

 

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Toutefois, la polarisation woke/anti-woke n’est sans doute pas le meilleur antidote aux nouvelles mystiques séculières qui structurent le wokisme. Et les amis déclarés d’Israël ne sont pas toujours ses meilleurs soutiens.

 

La lutte contre les idéologies mortifères — et pour certaines meurtrières — telles que l’antisémitisme et l’islamisme, est un travail de longue haleine. Elle mobilise tous les registres, y compris les moyens policiers et militaires, mais repose d’abord sur le renoncement au déni et sur le réarmement moral de l’Occident libéral, démocratique, humaniste et universaliste.