Accusée de complotisme par ses détracteurs, Florence Bergeaud-Blackler, spécialiste renommée de l’islamisme, sera bientôt à Montréal. Entretien avec une chercheuse dont les courageux travaux lui ont valu d’être placée sous surveillance policière.
Docteure en anthropologie (HDR) au CNRS en France et présidente du Centre Européen de Recherche et d’Information sur le Frérisme (CERIF), Florence Bergeaud-Blackler sera de passage à Montréal du 4 au 6 juin pour présenter ses travaux sur l’entrisme des Frères musulmans en Europe et au-delà.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous êtes notamment l’auteure du livre très remarqué Le Frérisme et ses réseaux publié en 2023 aux éditions Odile Jacob. Tout d’abord, pourriez-vous résumer les grandes lignes de vos travaux récents – et certaines de vos découvertes majeures – pour un public québécois qui vous connaît moins?
Florence Bergeaud-Blackler: Après une courte carrière en informatique dans l’aéronautique, j’ai repris des études pour me consacrer à l’anthropologie.
Mon premier terrain d’étude et d’observation participante, comme on dit dans ma discipline, a été, un peu par hasard, une mosquée tenue par les Frères musulmans. C’était au milieu des années 1990, époque où personne n’avait une connaissance précise de ce mouvement assez récemment installé en France.
J’ai donc travaillé dans une confrérie, un milieu qui ne disait pas son nom mais qui s’était donné – je l’ai compris très vite – une mission, celle de convertir.
À cette époque cette prétention pouvait paraitre ridicule, et pourtant trente ans plus tard, ils ont suivi le plan méthodique de Youssef El Qaradahoui et sont, je pense, hégémonique dans le champ religieux français.
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Ils dominent tous les courants, instrumentalisent les salafistes et les soufis et sont parvenus à faire disparaître toute expression d’une interprétation libérale de l’islam.
C’est en résumé ce que j’ai découvert en étudiant les normativités islamiques, le marché halal et l’économie islamique globale.
Vous faites une distinction cruciale entre frérisme et islamisme. Pouvez-vous nous expliquer en quoi ces deux notions diffèrent?
Florence Bergeaud-Blackler: L’islamisme, issu de la matrice de la confrérie des Frères musulmans, recouvre selon moi trois réalités:le jihadisme violent qui veut instaurer le califat tout de suite et par confrontation, l’islam politique qui veut s’imposer en se constituant en parti politique (comme Morsi, Erdoghan ou alCharaa) qui n’existent que dans les pays musulmans et le frérisme qui est une idéologie adaptée aux démocraties libérales sécularisées qui agit en contournant le politique et se déploie par la culture, le droit et l’économie.

Florence Bergeaud-Blackler quitte la Sorbonne sous escorte policière après y avoir donné une conférence, le 2 juin 2023. Photo: AFP.
Le frérisme ne cherche pas à imposer la charia, mais travaille, sur long terme, à rendre les sociétés charia-compatibles avant, pensent-ils, qu’elles se donnent naturellement à l’islam qui est pour eux la meilleure des religions, celle que l’humanité devra de toute façon adopter.
C’est cette idéologie que j’ai caractérisée dans mon livre et qui touche toutes les sociétés qui abritent une minorité islamique, dont le Québec.
Vous avez récemment qualifié de «prise de conscience» un important rapport du Ministère de l’Intérieur qui dresse un état des lieux inédit de l’entrisme des Frères musulmans dans la société française. Y voyez-vous vraiment le signe d’un réveil durable face au péril islamiste, en France et en Occident?
Florence Bergeaud-Blackler: Je venais de passer deux ans et demi à expliquer que ma démonstration s’appuyait sur des centaines de références scientifiques, à me défendre de toutes sortes d’accusation sans aucune réfutation sérieuse.
Alors quand ce rapport a été publié et qu’il confirmait en grande partie ce que j’avais écrit, qu’une bonne partie de la presse s’en faisait l’écho, j’ai parlé de prise de conscience. Car au fond nous avions tout sous les yeux depuis des années, mais nous n’arrivions pas à poser les mots, à désigner le problème.
On avait parlé de communautarisme, de séparatisme, mais on ne nommait ni ne décrivait l’acteur qui cause la plupart des entorses à la laïcité et menace la cohésion sociale et nationale.
Ce rapport non seulement nomme les Frères musulmans mais en décrit la structure, les ambitions, les objectifs, les stratégies et tactiques. C’est un pas très important. La stratégie de minimisation systématique de la confrérie par l’islamo-gauchisme ne fonctionne plus désormais, ou plus aussi bien qu’avant.
Toute la difficulté à présent sera de faire preuve de pédagogie, d’expliquer que ce rapport vise les islamistes pas les musulmans qui sont, rappelons-le, les premières victimes de l’islamisme.
Le frérisme passe inaperçu car il s’appuie sur une structure secrète, aussi parce qu’il n’utilise pas la violence là où elle est contre-productive comme c’est le cas dans nos société pacifiées.
Entre 2011 et 2021, la population musulmane au Canada a plus que doublé, passant de 2% à 4,9% de la population, selon Statistique Canada. Depuis, des dizaines de milliers d’immigrés supplémentaires en provenance du monde musulman s’y sont installés. Les Canadiens doivent-ils craindre une islamisation de leur société qui rimerait avec la pénétration du frérisme?
Florence Bergeaud-Blackler: Je ne connais pas de société où existe une minorité musulmane où ce phénomène d’islamisation et d’influence islamiste ne se produit pas.
Les premiers éléments visibles sont le voile strict que l’on porte en permanence et couvre l’ensemble du corps, et le halal, qui n’appartiennent pas aux traditions culturelles, mais à ce fondamentalisme qui a vocation à s’étendre partout dans le monde.
Cela ne signifie pas que toute femme qui porte un hijab est une sœur musulmane ni que tous ceux qui mangent halal sont des islamistes, cela indique la présence et l’influence de ce fondamentalisme, qu’on nomme généralement salafisme.
Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il ne s’agit pas d’un communautarisme mais d’un mouvement mondial qui veut substituer aux démocraties des théocraties.
Les Frères musulmans ont ceci de particulier qu’ils annoncent ce qu’ils vont faire, donc il est assez facile si on parvient à se procurer leurs documents de comprendre ce qu’ils font. Notre problème est qu’on ne veut pas les croire.
Vos travaux et vos interventions publiques vont ont valu d’être mise sous surveillance policière et d’être accusée de «complotisme», un concept qui a émergé durant la Covid pour disqualifier les critiques des mesures sanitaires. Pourquoi, selon vous, le discrédit passe-t-il aujourd’hui davantage par l’étiquette de complotiste que par celle de raciste? Ce glissement révèle-t-il quelque chose?
Florence Bergeaud-Blackler: L’accusation de complotisme est venue des mouvements fréristes et de leurs alliés de la gauche radicale, assez présents à l’Université comme chacun a pu le voir depuis le 7 octobre dans les manifestations pro-Hamas.
Il s’agissait de décrédibiliser ma parole, pour que je ne sois pas lue. La reductio ad Hitlerum fonctionne bien dans une société pétrie de culpabilité dès lors qu’on l’accuse – pourtant indûment – d’être raciste et «islamophobe».
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Toute la recherche sur l’islamisme contemporain a été bloquée à l’université en raison de cette tactique consistant à taxer de complotisme ceux qui ne faisaient pourtant que reprendre et analyser ce que les Frères musulmans écrivent ou disent qu’ils font eux-mêmes...
La raison de ce blocage est simple: les Frères ont infiltré les universités dès les années 1980, certains pays musulmans ont racheté des départements universitaires d’islamologie pour contrôler la production de connaissance.
En Europe, l’étude de l’islam contemporain est soit apologétique, soit remplacée par les études sur l’islamophobie. Cela fait partie d’un programme d’«islamisation de la connaissance», une expression qui n’est pas de moi mais des Frères eux-mêmes, et que j’analyse dans mes travaux.











