C’est parce qu’elle voit les Palestiniens comme le nouveau prolétariat luttant contre les forces du mal qu’une certaine gauche en vient à appuyer un mouvement ultra violent, machiste et fondamentaliste. L’analyse de Léandre St-Laurent.
Aussi scandaleux que cela puisse paraître, les crimes contre l’humanité perpétrés par le Hamas n’empêchent pas une certaine gauche de continuer à épouser aveuglément la cause palestinienne. Elle continue à voir dans cette violence l’expression historique de «damnées de la terre».
La violence perçue comme moteur de l’histoire
Deux dogmes encadrent ce regard.
Premièrement, l’on croit que la violence seule est accoucheuse de l’histoire. Ceux qui s’entêtent à ne pas y voir la matrice de nos sociétés et de nos institutions sont alors perçus au mieux comme des naïfs, au pire comme les promoteurs d’un statu quo favorisant l’oppression historique.
Deuxièmement, la vie sociale est interprétée comme la lutte perpétuelle entre dominant et dominé, oppresseur et opprimé. Le bien est relatif à la position sociale qu’on y occupe.
Le Hamas utilise le peuple palestinien, véritable bouclier humain, comme chair à canon dans un djihad global qu’il mène contre l’Occident.
En combinant ces deux dogmes, il en résulte la croyance selon laquelle le bon, le juste et ce qui est moral s’incarne dans le combat de l’opprimé contre les forces historiques qui l’écrasent.
C’est par la violence qu’il déploie contre l’oppresseur que la justice sociale advient. À l’époque du marxisme orthodoxe, c’était la violence de la classe ouvrière contre la bourgeoisie qui servait de moteur historique.
Le mythe des «damnées de la terre»
Dans le contexte de décolonisation d’après-guerre, un auteur comme Frantz Fanon y appliquera cette dialectique, mais cette fois-ci entre le colonisateur et le colonisé.
Sous le regard de Fanon, la domination coloniale enclenche par défaut un mécanisme de violence le menant fatalement à son autodestruction. Le paradis du colonisateur n’existe qu’à condition que la terre du colonisé soit préalablement transformée en lieu de damnation.
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Comme l’exprime Fanon dans Les damnés de la terre, «c’est le colon qui a fait et qui continue de faire le colonisé. Le colon tire sa vérité, c'est-à-dire ses biens, du système colonial».

Face à cette violence primordiale, la dialectique de la décolonisation va comme suit: pour exister, le colonisateur doit réduire le colonisé à l’état de bête de somme; mais plus le colonisé est réduit à l’état de bête, moins il a à perdre dans ce qui devient sa révolte brutale contre l’ordre colonial.
La violence du colonisé agit alors comme un moteur historique de destruction créatrice, par laquelle les rôles entre colonisateurs et colonisés vont s’interchanger. Fanon est clair : «(…) ''les derniers seront les premiers''. La décolonisation est la vérification de cette phrase.»
Le cas exemplaire des Palestiniens
Du point de vue d’une certaine gauche «décoloniale», il existe peu d’exemples contemporains se rapprochant autant de cette représentation des «damnés de la terre» que celui des Palestiniens.
En 2006, la prise du pouvoir par le Hamas a braqué l’État israélien. Ce dernier a transformé ce territoire en la plus grande prison à ciel ouvert au monde.
Par regard sélectif, l’on se concentre sur les pans de leur histoire favorisant une telle représentation de ce peuple.
Descendants des Arabes ayant fui la Nakba (catastrophe) de 1948 ou la Guerre de six jours de 1967, ils sont des centaines de milliers encore aujourd’hui arrachés de leurs terres ancestrales.
Ceux qui, en Cisjordanie, s’y accrochent toujours subissent quotidiennement les exactions et les humiliations de colons israéliens qui s’y implantent lentement, mais sûrement. Dans leur fonctionnement quotidien, les Palestiniens doivent passer le filtre d’institutions qui, sur leur territoire occupé, rappellent une certaine ségrégation.
À Gaza, la situation est d’autant plus catastrophique. En 2006, la prise du pouvoir par le Hamas a braqué l’État israélien. Ce dernier a transformé ce territoire en la plus grande prison à ciel ouvert au monde.
Ils sont plus de deux millions à s’entasser dans cette bande de terre étouffante qui accuse la densité de population la plus importante au monde. La moyenne d’âge y est de 18 ans. La pauvreté y est endémique. Israël y contrôle l’acheminement en marchandises, en biens de première nécessité et en énergie.
Du moment que le conflit s’exacerbe, les habitants de Gaza ont l’habitude périodique de recevoir des pluies de bombes israéliennes. Autant dire que les Palestiniens sont encore et toujours les «derniers».
Pour plusieurs qui font leur un tel regard, la violence du Hamas, aussi horrible puisse-t-elle être individuellement, s’inscrit dans une violence globale de décolonisation qui, elle, semble légitime.
L’on s’imagine que la dialectique de colonisation a transformé de nombreux Gazaouis en bêtes fauves de l’histoire, qui ne sont plus capables d’exister autrement que par l’horreur. C’est ainsi que la damnation étend sa tempête au cœur du paradis israélien.
La terreur brute
La ligne entre compréhension ou explication de cette violence versus son apologie est mince. Si Frantz Fanon tente de ne pas franchir cette ligne, c’est loin d’être le cas pour tous les partisans de la décolonisation.
Dans une préface qu’il dédiait à l’œuvre de Fanon, le philosophe Jean-Paul Sartre justifiait la violence des «damnés de la terre» contre les civils coloniaux, laquelle, selon lui, «(…) n’est pas d’abord leur violence», mais plutôt «la nôtre, retournée, qui grandit et les déchire(…)».
Il suffit de rappeler sa tristement célèbre apologie d’une violence aveugle: «(…) en le premier temps de la révolte, il faut tuer: abattre un Européen c’est en faire une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé: restent un homme mort et un homme libre; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds.»
Remplaçons «Européen» par «Juif», et le tour est joué.
Les instigateurs des escadrons de la mort du Hamas ne réfléchirent pas autrement en débarquant dans les kibboutz israéliens. C’est par le même procédé tordu que la cellule de Chicago du mouvement Black Lives Matter, pourtant premier résistant face aux bavures policières vécues par les Noirs américains, abandonne soudainement son souci d’humanité et appuie les attaques du Hamas.
Les Democratic Socialists of America (DSA) y voient des actes de «résistance» et de «libération» contre l’occupation. Même son de cloche du côté de la gauche radicale française. C’est à croire que, finalement, certaines vies valent plus que d’autres…
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Le bien, le mal, l’opprimé, l’oppresseur, la violence intrinsèque de l’histoire, sa justification… Ce n’est qu’en se dépouillant de tels totems que l’on peut rester lucide face à la violence historique et la contextualiser.
L’on prend alors conscience qu’il est loin d’être certain que la violence des damnés de la terre aboutisse à une marche vers l’émancipation humaine. Au contraire, ils sont bien capables de créer un enfer encore pire que celui qu’ils voulaient détruire.
Leur violence devient alors une pure terreur. Les catégories «oppresseur» et «opprimé» deviennent poreuses. Au XXe siècle, l’expérience du génocide cambodgien par les Khmers rouges et celle du génocide rwandais constituèrent des exemples probants.
Passé un certain degré, la violence devient un projet en soi. Si l’on tient raisonnablement à des valeurs humanistes, il devient criminel de se ranger derrière lui.
Tant et aussi longtemps que le Hamas est dans le portrait, la cause palestinienne revêt un masque hideux que l’on ne peut pas moralement enfiler. Elle perd ainsi le peu qui lui restait: son honneur.
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David n’est plus tout à fait David. Ce ne sont plus des pierres qu’il utilise, mais une lame bien sanguinolente. Ce n’est plus Goliath qu’il attaque, mais ses nourrissons sans défense.
Ses actes de «résistance» prennent la forme d’un nettoyage ethnique, des plus grands pogroms antisémites que nous ayons connus depuis la Deuxième Guerre mondiale et de la légitimation du génocide des Israéliens. Ils ont les méthodes de Daesh et des Einsatzgruppen du siècle dernier.
Et le Hamas n’est pas qu’un groupe de «résistance» palestinien. Issu de la mouvance des Frères musulmans, ce groupe terroriste islamiste utilise le peuple palestinien, véritable bouclier humain, comme chair à canon dans un djihad global qu’il mène contre l’Occident.
Monde à l’envers
Il lui impose sa dictature de parti unique, martyrise toute opposition et opprime les femmes et les homosexuels. Si Israël constitue l’ennemi historique des Palestiniens, le Hamas est son bourreau intérieur aménageant l’autel sacrificiel de sa grande martyrologie.
Que les progressistes comprennent bien qu’en s’alignant avec un certain monde arabe contre Israël, ils prennent parti pour une part de l’humanité incarnant très exactement ce qu’ils exècrent.
Ils s’alignent avec cette part du monde musulman cultivant un antisémitisme séculier et pour qui toute idée de paix durable avec Israël est inadmissible. Ils ferment les yeux sur ces manifestants criant «mort aux Juifs», qui vandalisent des commerces juifs parce que juifs et qui s’attaquent à ces queers qui ont la bêtise de les soutenir, comme nous l’avons vu à Londres.
Qu’ils comprennent bien qu’ils s’écartent ainsi de cette autre part des masses musulmanes qui, elles, luttent inlassablement contre l’obscurantisme d’un islam politique conquérant.
Ils s’écartent de ces autres damnés, vivant eux aussi dans le même enfer, qui s’imaginent un autre Proche-Orient, à travers ce rêve brisé des Printemps arabes.
Dans les circonstances, exiger un cessez-le-feu, et refuser de comprendre qu’il ne pourra jamais y avoir de solution à deux États, tant que le Hamas contrôle un semblant d’État palestinien, équivaut à empêcher la seule démocratie libérale fonctionnelle du Proche-Orient de mener une guerre décisive contre ce que n’importe quel État normalement constitué considèrerait comme un ennemi existentiel.













