Et si le récit était devenu une arme puissante? Dans un récent ouvrage, l’auteur espagnol Luis María nous explique comment les histoires racontées par les médias et les grandes plateformes façonnent notre vision du monde. Au détriment des libertés.
Dans un livre publié en espagnol, et dont on espère une traduction française, Luis María s’attaque à ce qu’il considère être la plus redoutable arme de notre époque: le récit.
«La fiction gouverne nos vies. […] Nous vivons dans une société construite par le récit, à partir du récit et pour le récit. La fiction émotionnelle a colonisé la vie des citoyens, soumettant leurs besoins, idées, comportements et actions à l'ambition d'une illusion presque scénique», souligne ce spécialiste du cinéma.
De la démocratie à la «relatocratie»
Ainsi, la domination ne s’exercerait plus toujours par la force brute, mais par la narration d'histoires. Par le conte. Diffusés partout, ces récits ne serviraient pas seulement à divertir, mais aussi à neutraliser toute résistance aux nouvelles modes idéologiques.
L’enseignant parle d'une «relatocratie», une société où la narration prend le pas sur la vérité objective et où des «guillotines virtuelles» attendent les gens réfractaires à la «zombification sociale». Dans ce contexte, les grands médias ont moins recours au journalisme qu’ils ne s’emploient à mettre l’actualité en scène, prenant part à une «netflixisation» aux allures «d’hypnose collective».
Le wokisme, ce monstre narratif
Typique de la fiction, cette division du monde entre bons et méchants n’est plus le reflet du monde réel, complexe et nuancé, mais une réalité alternative où le débat n’a plus sa place, où la contradiction est étouffée, où la vérité est diluée dans la brume du wokisme.
Sous la plume de Luis María, le wokisme apparait comme un monstre narratif engloutissant chaque «injustice» pour la retourner contre ses ennemis: le «capitalisme», le «patriarcat», l’homme blanc et tout autre vestige de l’Ancien Monde à abattre.
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Gargantuesque, ce gardien de la morale raconte la même histoire à travers plusieurs versions via des plateformes hégémoniques telles que Netflix, Nickelodeon et Disney, employant une rhétorique manichéenne, victimaire et souvent vindicative:
«Des procès sommaires et des chasses aux sorcières sont menés grâce à ces tribunaux moralistes, détruisant les mécanismes garantissant la démocratie et justifiant […] toutes sortes de processus d'annulation, de condamnation et de lynchage, typiques des plus bas instincts de la condition humaine».
Censure déguisée
Luis María dénonce également l’hypocrisie des gouvernements qui, sous le couvert de la lutte contre la «désinformation», cherchent plutôt à contrôler l’information. Cette croisade contre les fake news – ou encore contre «l’ingérence étrangère» – est l’occasion rêvée pour les États de verrouiller le débat public.
L’ogre sécuritaire
L’auteur dresse le portrait d'une société régie par la peur. Une peur savamment entretenue par ceux qui cherchent à tout réglementer. Sous prétexte de protéger les citoyens, on les enferme dans une société de surveillance.
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Il décrit un milieu où la liberté individuelle est perçue comme un danger, où l’État impose des barrières partout, au point que la vie elle-même est présentée comme une succession de périls aggravés par le libéralisme. Pour remplacer ce régime «risqué» et désuet, il s’agirait d’établir «un système de domination durable», «sécuritaire», où l’individu est noyé dans une masse amorphe, incapable de penser par lui-même.
«Vous ne posséderez rien et vous serez heureux»
Le passage le plus sombre de cet essai réside peut-être dans le retour d'une conception du bonheur aux accents soviétiques: «la répartition équitable de la misère» au nom des urgences présentes et à venir, écologiques et sanitaires principalement.
Dans ce climat de restrictions auquel participerait l’Agenda 2030 de l’ONU, le bonheur devient une simple absence de désir. Ce n’est plus quelque chose en plus sur un mode positif, mais quelque chose en moins sur un mode négatif. Un monde où personne ne veut ce qu’il ne peut obtenir, parce que personne ne reçoit rien de plus que les autres.
Un avertissement nécessaire et élégant pour ceux et celles qui refuseraient d’être les cobayes de cette expérience de domestication des consciences.
Luis María, La Fuerza del Relato, Sekotia, Cordoue, 2024, 189 pages.
*Ce phénomène sera abordé lors de nos deux prochaines conférences à Québec et Montréal (Laval) sur l’avenir des médias et la liberté d’expression.












