En Espagne, le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez veut lui aussi s’attaquer à la «désinformation». Pour l’hispanologue Nicolas Klein, la volonté du gouvernement d’établir la liste des «vrais médias» cache des intentions partisanes.
Nicolas Klein est auteur, traducteur, enseignant et spécialiste de l’Espagne. Entretien.
Jérôme Blanchet-Gravel: Le gouvernement de Pedro Sánchez entend lui aussi s’attaquer à la «désinformation». Souhaite-t-on vraiment améliorer la qualité de l’information relayée sur le net ou cherche-t-on aussi à modeler le discours public dans le cadre de ladite guerre culturelle opposant gauche et droite?
Nicolas Klein: Je crains que ce ne soit malheureusement la seconde option. L’éternelle discussion autour de la lutte contre la désinformation se double en effet, dans ce cas précis, d’une autre polémique: celle de l’enquête judiciaire portant sur les affaires de l’épouse de Pedro Sánchez, Begoña Gómez.
C’est à la suite de l’annonce de l’ouverture d’une telle enquête, en avril dernier, que le président du gouvernement espagnol a dit vouloir prendre des mesures contre les fausses nouvelles et les «pseudo-médias». Le parquet a en effet décidé de s’intéresser à Begoña Gómez après des révélations la concernant dans plusieurs journaux en ligne, de droite comme du centre. Il n’en fallait pas plus pour que Pedro Sánchez voie rouge.
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Il est donc difficile de croire à la sincérité du plan dont les premiers éléments ont été communiqués lors de la conférence de presse postérieure au Conseil des ministres du 17 septembre dernier.
Certaines annonces semblent aller dans le bon sens – par exemple, plus de transparence dans la façon dont les médias sont financés, des limites aux subventions publiques en leur faveur ou encore la mise en lumière de leurs propriétaires. Mais pour le reste, c’est bien plus flou et inquiétant…
Le leader du Parti populaire, Alberto Nuñez Feijoó, dénonce un «plan de censure jamais vu depuis Franco». Pepa Millán, le porte-parole du parti le plus à droite du spectre espagnol, Vox, y voit quant à lui la marque d’un «régime totalitaire». Propos fondés ou exagérés?
Nicolas Klein: Le terme «totalitaire» est sans doute exagéré, mais c’est un pas de plus vers un renforcement d’un pouvoir personnel et hostile à tout contrôle extérieur, quel qu’il soit.
De fait, le plan présenté le 17 septembre vise notamment à dresser une liste officielle des «vrais médias», dont seraient exclues les «plateformes» dont la visée informative n’est pas établie. Ce sera à la Commission nationale des Marchés et de la Concurrence (CNMC) de dresser cette liste à partir de critères encore inconnus.
Les membres de ladite commission doivent être prochainement désignés après que le mandat de leurs prédécesseurs est arrivé à échéance.
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Quels seront ces critères? Les affinités idéologiques des nouveaux membres pèseront-elles lourd dans la balance? Qu’est-ce qu’une «plateforme» dont la visée informative n’est pas établie?
On sent bien que Pedro Sánchez a une dent contre les médias de droite et du centre qui le critiquent, particulièrement au sein de ceux qui n’ont qu’une édition en ligne (ce que l’on appelle souvent les pure players).
Ainsi, sa volonté de défendre l’honneur des personnalités publiques contre la diffamation est clairement entachée par une orientation partisane difficile à nier.
Pedro Sánchez se pose en défenseur de la démocratie face à la «vague réactionnaire», faisant écho d’une certaine façon à la posture des démocrates face à Donald Trump. La société espagnole risque-t-elle de basculer dans une polarisation analogue?
Nicolas Klein: Cette polarisation existe déjà et ne cesse de monter dans le pays. Il existe déjà (au moins) deux camps idéologiques irréconciliables (droite et gauche, pour simplifier) et ce type de mesures ne contribuera guère à les rapprocher. Leur application risque de crisper encore plus le panorama sociopolitique.
Le plus «comique» dans tout cela, c’est que Pedro Sánchez se comporte en partie comme Donald Trump: toute attaque contre lui est nécessairement illégitime et téléguidée par ses adversaires, qui ne peuvent que mentir.
De même, tout magistrat enquêtant sur le président du gouvernement, son cabinet ou ses proches (notamment sa femme et son frère) instrumentalise forcément la justice pour mettre en œuvre un agenda idéologique caché. C’est triste et préoccupant.











