La Crise d’Oka: un symptôme révélateur d’une fracture

Série de textes

Photo: archives de l'ONF présentées sur sa page Facebook officielle.

Samedi le 17 septembre 2022, à 11:30

À l’été de 1990, un des plus graves affrontements contemporains entre des Autochtones et les autorités canadiennes se produit à Kanesatake, un «territoire provisoire» autochtone situé près de la ville d’Oka, au nord de Montréal.


La Loi sur les Indiens ne s’applique pas à cet endroit. 

La crise, appelée «Résistance de Kanesatake» par les Autochtones, trouve sa cause immédiate dans des projets d’expansion d’un terrain de golf et de construction de maisons en rangée sur des terres voisines d’un cimetière autochtone et d’une pinède (qu’il faudrait raser), où les Autochtones ont l’habitude de se rassembler.


Un conflit qui remonte à loin


Mais elle remonte aux débuts du régime britannique (1760), alors que les Autochtones de Kanesatake (qui se définissent aujourd’hui comme des Mohawks) contestent auprès des autorités coloniales les droits fonciers des Sulpiciens, une «société de vie apostolique catholique» à laquelle le roi de France avait concédé ces terres en 1717. 

Dans les années suivant cette cession, un certain nombre d’Autochtones d’origines variées (dont des Mohawks et des Anishinabeg ou Algonquins) s’étaient installés aux abords du monastère, dont ils dépendaient économiquement: les autorités les qualifiaient de «wanderers» (vagabonds).

Les nombreuses revendications des Autochtones de Kanesatake pour obtenir la propriété de ces terres, effectuées entre 1851 et 1986, seront toutes rejetées au motif que leur titre autochtone est caduc parce qu’ils n’ont «pas détenu ces terres de façon continue depuis des temps immémoriaux».

C’est le projet de transformer le golf municipal de neuf trous en dix-huit trous qui mettra le feu aux poudres. Appuyés par d’autres Autochtones, ceux de Kanesatake érigent en mars 1990, à proximité de la pinède, une barricade sur la route qui mène au terrain de golf. 

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Les injonctions ordonnant la levée du barrage routier ayant été ignorées par les manifestants, la Sûreté du Québec lance, le 11 juillet, un raid funeste qui échoue lamentablement. 

Non seulement un policier est-il abattu, mais cette intervention provoque l’extension du blocus à la route 344, qui longe la rivière des Outaouais, en plus d’amener la radicalisation des Autochtones, épaulés par les guerriers de la Mohawk Warrior Society, lourdement armés, ainsi que le blocage du pont Mercier à l’entrée de la réserve de Kahnawake, sur la rive sud.

Une crise multidimensionnelle 


La crise, qui durera 78 jours, ébranlera la population du Québec (et même du Canada) et aura de nombreuses dimensions. 

Une dimension politique. Des dissensions éclateront au sein du conseil des ministres à Québec, dont les membres ne partagent pas tous la même vision des choses, certains étant partisans de la négociation, d’autres de la ligne dure.

Une dimension policière et militaire. La SQ met en place des barrages routiers autour des manifestants, mais se révèle rapidement impuissante, de sorte que l’intervention de l’armée canadienne (4000 soldats) est requise.

À partir du 20 août, un blocus terrestre et maritime enferme les manifestants de Kanesatake et de Kahnawake dans un étau de fer. Les Mohawks qui bloquent le pont Mercier abandonnent dès le 29 août.

Une dimension médiatique. Les médias écrits et électroniques dédient une large partie de leur espace à cette crise et à ses retombées pendant plus de deux mois, avec une perspective tendant plus au sensationnalisme qu’à l’information: des rumeurs infondées y sont largement diffusées. Le ton y est plutôt défavorable aux Autochtones, dans la presse francophone en particulier.


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Une dimension économique. La fermeture du pont Mercier et de la route 344 nuit à l’économie de proximité, tandis que la multiplication des barrages autochtones sur des routes et des voies ferrées dans l’ensemble du Canada a des répercussions pancanadiennes.

Hostilité et ressentiment 


Une dimension sociale (ou même raciale). L’opinion publique québécoise est très remontée contre les Indiens. Dans les localités voisines des blocus (Oka, Châteauguay, Lasalle…) ont lieu des manifestations anti-autochtones dont le racisme n’est hélas pas absent (un convoi de familles mohawk de Kahnawake est même lapidé par des Blancs en colère). 

Plus généralement, un ressentiment anti-autochtone puissant, quoiqu’éphémère, se développe. En cet été 1990, être identifié comme autochtone n’est pas souhaitable.

Malgré l’absence d’entente avec le gouvernement, la résistance à Kanesatake s’effondre subitement à la fin de septembre. 

Quelques facteurs, généralement négligés dans les médias et les analyses subséquentes, semblent avoir été déterminants dans cette reddition sans condition.

Les coupures de plus en plus fréquentes d’eau et de courant sur le territoire; le fait que les forces armées auraient cessé de laisser passer l’alcool et les cigarettes dans les fournitures destinées aux manifestants; et le rappel sous les drapeaux de plusieurs Warriors, qui sont réservistes dans l’armée américaine, à cause du déclenchement de la guerre du Golfe (persique) le 2 août 1990.

En tant que métis, le déroulement de cette crise me prend aux tripes. 

Nouveau dilemme 


D’un côté, en vertu de ma formation (historien et juriste), je ne puis accepter que des individus ou des groupes, aussi fondées que soient leurs revendications, utilisent la violence dans une société de droit. 

D’un autre côté, je sens bien que derrière les Warriors et leur drapeau se dessinent des revendications territoriales généralement fondées et des requêtes (autonomie locale) qui ne peuvent pas éternellement être ignorées et qui sont le lot de la plupart des communautés autochtones au pays.

Pourtant, je soupçonne que les demandes des Autochtones de Kanesatake ne sont pas aussi justifiées que ceux-ci l’affirment.