Mi-américain, mi-latino, formé à Rome: Léon XIV incarne une synthèse inédite. Élu à la surprise générale, il s’impose en stratège tranquille, porteur d’un équilibre rare entre tradition et réforme.
18h08, place Saint-Pierre, le 8 mai 2025: une fumée blanche apparaît à l’avant-scène des caméras du monde entier, occupées depuis plusieurs heures à fixer les désormais célèbres goélands qui, semble-t-il, avaient même eu l’idée de présenter leur oisillon à la foule de fidèles attentifs.
«Instantanément, le mot se diffuse: "è bianca, è bianca" (elle est blanche), puis les réseaux sociaux ainsi que les plus grandes chaînes de télévision réunies pour l’occasion relaient l’information.
Un peu plus d’une heure: c’est le temps qu’il aura fallu au nouveau Souverain Pontife pour accuser le coup, passer chez son nouveau tailleur de soutane blanche et recevoir, un par un, la révérence des 133 cardinaux électeurs.
Sur le balcon des bénédictions, là même où son prédécesseur avait donné sa dernière bénédiction le lundi de Pâques, quelques semaines auparavant, apparaît le cardinal protodiacre qui prononce la célèbre phrase: «Annuntio vobis gaudium magnum: habemus Papam.»
Une surprise générale
Encore une fois, l’adage «qui entre pape sort cardinal» s’est révélé être la meilleure prédiction possible. L’élection du nouveau pape fut une surprise générale.
Il aura fallu quelques secondes à la multitude, traducteur simultané à la main, pour comprendre qui avait été choisi. C’est donc le cardinal Robert Francis Prevost qui est apparu à la Loggia sous le nom de Léon XIV.
Dans un style classique, sobre, humble, mais respectueux des us et coutumes protocolaires, le nouveau pape s’est adressé directement à la foule et au monde entier.
Visiblement ému, il a prononcé un discours déjà bien préparé (signe que les deux votes précédents lui avaient déjà confirmé sa possible élection) en des termes forts: «Voici la paix du Christ, une paix désarmée mais aussi désarmante, humble et persévérante.»
Les premières paroles d’un pape sont toujours très importantes et ont souvent valeur de programme pour un pontificat.
On se souvient du «n’ayez pas peur» de Jean-Paul II, que Léon XIV a notamment réussi à insérer dans son discours. Quoi qu’il en soit, les prochains jours permettront d’y voir plus clair sur son agenda à venir. Pour l’heure, c’est la surprise de l’origine du nouveau Pape qui fait couler beaucoup d’encre.
Un pape américain, latino ou romain?
Né à Chicago en 1955 et ordonné prêtre en 1982, le père Robert Francis Prevost a d’abord étudié les mathématiques à l’Université Villanova, en Pennsylvanie, avant de poursuivre des études de théologie à Chicago, au Catholic Theological Union.
Il sera ensuite envoyé à Rome, où il étudiera le droit canon à l’Angelicum. Ses études le mèneront jusqu’au doctorat, mais c’est surtout sa mission au Pérou qui semble avoir marqué sa vie de prêtre et d’évêque.
On discerne chez lui une sensibilité profonde à l’universalité de l’Église, lui qui a vécu une forme de trinité résidentielle entre l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud et Rome, siège central du catholicisme. Une identité complexe, que son prédécesseur n’a certainement pas manqué de remarquer.
Créé cardinal le 30 septembre 2024 par le pape François, c’est donc ce religieux augustinien de 69 ans, jusqu’alors préfet du Dicastère pour les évêques depuis 2023, qui finira par lui succéder.
Missionnaire au Pérou durant de nombreuses années, Léon XIV a accumulé une riche expérience, non seulement comme administrateur de son propre ordre religieux, mais surtout comme pasteur sur le terrain.
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Pendant plus de 20 ans, il a exercé divers mandats, dont celui d’évêque du diocèse de Chiclayo (2015–2023).
Son expérience en Amérique latine a certainement façonné une sensibilité proche de celle du pape François, qui en avait fait son principal conseiller pour la nomination des évêques à travers le monde. L’importance de ce rôle dans la vie de l’Église a probablement pesé dans cette élection.

L'évêque Robert Francis Prevost lors d'une visite à Chulucanas, au Pérou, en 2024. Photo: Paul SUNCION pour ANDINA/AFP.
Les cardinaux, souvent peu familiers les uns avec les autres, avaient certainement, à un moment ou à un autre, eu l’occasion d’échanger avec S.E. Robert Francis Prevost.
Léon XIV est-il donc plus sud-américain que nord-américain? Cette question serait-elle, en dernière analyse, la clé même de son élection?
Un premier pape américain
Rares sont ceux qui auraient pu envisager l’élection d’un pape venu du pays de l’Oncle Sam. La politique internationale des États-Unis, notamment depuis l’élection de Donald Trump, n’a pas toujours suscité la sympathie sur la scène mondiale...
Cette réputation entachée semblait disqualifier d’office les cardinaux américains de la succession de Pierre chez la majorité des analystes. Le parcours international du cardinal Prevost aura-t-il suffi à faire pencher la balance dans ce pari audacieux qu’est l’élection d’un premier pape américain?
Une chose est sûre: les choix politiques actuels de son pays d’origine ne le laissent pas indifférent. Son compte X témoigne de prises de position claires, souvent dirigées contre l’administration Trump.
Il y a quelques mois, lorsque J.D. Vance, lui-même catholique, avait invoqué la doctrine de «l’amour ordonné» pour justifier certaines politiques migratoires, l’évêque Robert Prevost n’avait pas hésité à le contredire publiquement: «Il a tort», avait-il déclaré.
Cette proximité avec la cause des migrants aux États-Unis laisse donc entrevoir une certaine continuité avec le pontificat du pape François. Mais est-ce suffisant?
Continuité ou rupture?
On pourrait présumer que sa propre nomination et la confiance que lui avait témoignée François en lui confiant la succession du cardinal Ouellet indiquent une commune sensibilité.
Le choix du nom de Léon XIV pourrait également suggérer une forte insistance sur les questions sociales, Léon XIII étant reconnu comme le pape fondateur de la doctrine sociale de l’Église, avec son encyclique Rerum Novarum.
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Mais au-delà de ces similitudes, plusieurs éléments laissent entrevoir une rupture. Peu d’indices sont encore disponibles, mais certains gestes symboliques sont révélateurs: l’acceptation des habits traditionnels, le style solennel de son intervention, ses études en droit canonique, sa culture anglo-saxonne, la bénédiction en latin...
Autant de signes d’un attachement plus marqué au protocole, voire d’un désir de se laisser pleinement transformer par la fonction — ce que son prédécesseur avait accueilli avec plus de distance. On dit souvent que «la fonction fait l’homme», à condition que ce dernier accepte de se laisser façonner, en s’effaçant lui-même.













