Le pape François au Canada: un périple «woke»?

Le pape François prend la parole pour offrir ses excuses aux communautés autochtones à Maskwacis au Canada, le 25 juillet 2022. Photo: Cole Burston pour l’AFP/Getty Images.

Lundi le 25 juillet 2022, à 19:15

Le pape François est arrivé dimanche dernier au Canada dans le cadre de sa grande tournée visant à réconcilier les peuples autochtones avec l’Église. Mission impossible? Tous ne sont pas aussi pessimistes.


«J’espère que, avec la grâce de Dieu, mon pèlerinage pénitentiel pourra contribuer au chemin de réconciliation déjà entrepris», avait déclaré le pape François le 24 juillet, pour donner le ton à son périple en terre boréale. 
 
Que pensent les catholiques québécois de cette visite historique, alors qu’elle est autant critiquée que défendue dans les médias? 


Des communautés plurielles 

 
Rédacteur en chef du magazine Le Verbe et figure intellectuelle du catholicisme au Québec, Antoine Malenfant se réjouit de cette démarche légitime et nécessaire.
 
«Je vois ça d’un bon œil. […] Comme catholiques, nous sommes co-responsables de ces événements liés aux pensionnats. Nous devons être prêts à répondre de ces erreurs survenues dans le passé par solidarité avec les victimes. […] Le message du pape est aussi qu’on peut évangéliser sans coloniser», souligne-t-il.
 
Il appelle toutefois que ni les peuples autochtones ni les catholiques ne forment des «communautés homogènes». Impossible, donc, de parler pour l’ensemble des catholiques, parmi lesquels les avis divergent naturellement sur cette visite. 

«Est-ce que le pape François s’excuse trop ou pas assez? Ça dépend des gens. Personnellement, je me situe entre ces deux positions», confie-t-il à Libre Média. 

 

Des clichés tenaces

 
Pour notre interlocuteur, la visite de François est «l’occasion pour les catholiques de s’intéresser davantage à leurs sœurs et frères chrétiens autochtones», trop souvent présentés sous un angle fleur bleue à la limite du folklore. 

Les grands médias dépeignent régulièrement les Autochtones comme des représentants des religions animistes, alors qu’un grand nombre d’entre eux sont d’authentiques chrétiens.
 
«On parle beaucoup de diversité, mais j’aimerais que cette diversité apparaisse vraiment. […] Ce ne sont pas tous les Autochtones qui sont en rupture totale avec l’Église. Plusieurs d’entre eux ont une foi sincère qui ne provient pas seulement d’une évangélisation forcée. Bien sûr, d’autres sont aussi indifférents à la chose spirituelle», nuance Antoine Malenfant. 
 

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Ces derniers mois, Le Verbe a fait paraître plusieurs articles dans lesquels la parole a été donnée à des Autochtones engagés personnellement dans un processus de réconciliation avec l’Église. Comme quoi la démarche n’est pas unidirectionnelle.
 
Certaines des personnes interviewées ont été victimes d’abus importants dans les pensionnats, un épisode de l’histoire canadienne durant lequel «l’Église a été complice» – une réalité qu’on ne peut occulter. 
 

Une visite politique?

 
Pour le journaliste Christian Rioux, la tournée du pape s’inscrit dans une volonté de repentance quelque peu superficielle qui n’est pas sans rappeler la posture du mouvement «woke». Le périple de François survient au même moment que le succès du mouvement décolonial sur le continent américain. 
 
De Montréal à Buenos Aires en passant par Bogota, un fort mouvement indigéniste est en marche. 

Le déboulonnage de statues de grands personnages de l’histoire européenne en Amérique étant la manifestation la plus directe de l’influence de ce courant. 
 
Dans son célèbre ouvrage Le Sanglot de l’Homme blanc publié en 1983, l’essayiste français Pascal Bruckner avait déjà bien décrit ce grand sentiment de culpabilité envers tous les autres peuples, sentiment devenu central dans l’imaginaire occidental.
 
Et ces dernières années, l’aggravation de la crise écologique a accentué ce culpabilisme ambiant, le modèle de développement occidental étant désigné comme la principale cause de ce désastre. 
 
À partir de ce moment, l’Occident serait doublement coupable: d’abord, d’avoir imposé ses idées au reste du monde, ensuite, d’avoir contribué à détruire la nature.
 

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Antoine Malenfant n’entend pas renier le passé ni rejeter tout l'héritage de la civilisation occidentale, mais croit qu’il est temps de reconnaître les ravages causés par cette conception prométhéenne de l’Homme ayant accouché du «bulldozer colonialiste».  
 

Une autre vision du monde 

 
Les peuples autochtones ont beaucoup à nous apprendre, souligne-t-il, la crise écologique ayant montré les limites d’une vision essentiellement matérialiste et consumériste du monde. 

Il poursuit: «On reproche beaucoup au pape François d’être trop écologiste en versant dans l’idéologie à la mode. Je pense que c’est une erreur».
 
Les Premières Nations témoigneraient d’un «rapport au vivant» dont les sociétés occidentales auraient besoin, non seulement pour préserver les liens qui nous unissent à la nature, mais aussi pour ne pas sombrer dans la dépression numérique et bétonnée. 
 
«Il faut admettre que la civilisation européenne a exporté une vision où l’Homme est au centre de tout. Ce processus d’homogénéisation du monde ne nous a pas enrichis collectivement. L’Homme a voulu se faire Dieu. […] La révolution écologique ne peut qu’être une révolution spirituelle», conclut le rédacteur en chef du Verbe.