Argentine: la campagne russe anti-Milei mine la crédibilité des médias

Le président argentin Javier Milei serre la main du président américain Donald Trump en marge du Forum économique mondial (FEM) de Davos, le 22 janvier 2026. Photo: Fabrice COFFRINI pour l’AFP.

Dimanche le 5 avril 2026, à 14:40

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Argentine: la campagne russe anti-Milei mine la crédibilité des médias
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Pour le géopolitologue Julio Burdman, l’enquête pointant une campagne d’influence russe contre Milei n’est pas fantaisiste. Les éléments présentés sont solides, et son gouvernement n’est pas dans une position qui l’inciterait à détourner l’attention.

 

Une enquête internationale publiée cette semaine révèle l’existence d’une possible opération d’influence russe visant le gouvernement de Javier Milei. 

 

Selon les documents examinés par un consortium de médias – dont openDemocracy, Forbidden Stories, Dossier Center et iStories –, un réseau baptisé «La Compagnie» aurait financé la publication de centaines de contenus hostiles au président argentin dans divers médias et sur les réseaux sociaux. 

 

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L’objectif de cette vaste campagne d’influence: fragiliser le gouvernement du président «libertarien» élu fin 2023 et limiter l’influence américaine dans la région. 

 

Pour éclairer cette affaire, Libre Média s’est entretenu avec le géopolitologue argentin Julio Burdman, professeur de science politique à l’Université de Buenos Aires.

 

Jérôme Blanchet-Gravel: Une enquête internationale affirme qu’un réseau russe a financé la publication de centaines de contenus dans des médias argentins afin de discréditer le gouvernement Milei. Dans quelle mesure ces informations sont-elles crédibles et étayées?

 

Julio Burdman: «Ce sujet avait déjà été dénoncé par le gouvernement argentin à plusieurs reprises. 

 

Depuis le milieu de l’année 2025, les autorités évoquaient l’existence de fausses nouvelles signées par des auteurs inexistants et publiées dans des médias majoritairement opposés à Javier Milei.

 

Aujourd’hui, cette enquête d’un consortium international de journalistes va dans la même direction. 

 

Le géopolitologue argentin Julio Burdman. Courtoisie.



Du côté argentin, elle est notamment portée par Santiago O’Donnell, qui est un journaliste d’investigation très respecté. C’est quelqu’un qui n’est pas miléiste, plutôt de gauche, et qui a enquêté sur tous les gouvernements. Ce positionnement lui confère une certaine crédibilité.

 

Dans l’article publié notamment par openDemocracy et les autres médias du consortium, plusieurs éléments sont présentés comme preuves: des liens vers les articles concernés et des documents internes. 

 

Par ailleurs, certains médias impliqués ont commencé à supprimer ces contenus après la publication de l’enquête.

 

Tout cela constitue, selon moi, un ensemble d’indices assez solides pour considérer que l’affaire est crédible. 

 

Entre les preuves présentées, la réaction des médias concernés et la réputation du journaliste qui signe l’enquête du côté argentin, il y a suffisamment d’éléments pour prendre cette question au sérieux.»

 

⁠Certains observateurs estiment que la mise en avant de cette affaire pourrait aussi servir à détourner l’attention des difficultés actuelles du gouvernement Milei, notamment après le retour dans l’actualité du scandale de la cryptomonnaie Libra. Cette hypothèse vous paraît-elle plausible?

 

Julio Burdman: «Il est toujours fréquent que les gouvernements cherchent à mettre en avant des sujets qui leur sont favorables dans l’espace public. De ce point de vue, ce type de stratégie n’aurait rien d’exceptionnel.

 

Cela dit, je ne pense pas que le gouvernement de Milei soit actuellement dans une situation où il aurait absolument besoin d’une diversion. En ce moment, l’exécutif peut s’appuyer sur plusieurs nouvelles plutôt positives.

 

D’abord, les indicateurs économiques montrent certains résultats favorables. 

 

Ensuite, le gouvernement vient d’obtenir une victoire juridique importante dans l’affaire liée à YPF, la principale entreprise du pays. 

 

Enfin, la popularité du président reste relativement solide: selon mes calculs, elle se situe autour de 46%, et d’autres instituts la placent autour de 40%. Pour un président argentin qui entame sa troisième année de mandat, ce n’est pas un mauvais niveau.

 

Je ne crois donc pas que l’enquête menée par Santiago O’Donnell et openDemocracy ait été orchestrée par le gouvernement Milei. En revanche, il est clair que l’exécutif utilise cette affaire pour illustrer son conflit avec les médias traditionnels.

 

Milei a toujours été en confrontation avec une grande partie des médias, surtout les plus traditionnels. À cet égard, il se rapproche de figures politiques contemporaines comme Donald Trump, qui accusent régulièrement la presse de leur être hostile. 

 

Dans ce cas précis, Milei dispose désormais d’un élément concret pour alimenter ce discours, car il semble effectivement s’agir d’une opération d’influence de grande ampleur. On parle d’environ 250 articles ou plus publiés dans ces conditions.»

 

⁠L’Argentine de Milei est alignée sur les États-Unis de Trump. Mais au fond, quel poids stratégique l’Argentine conserve-t-elle aujourd’hui dans la géopolitique mondiale pour susciter l’intérêt de Moscou?

 

Julio Burdman: «Aujourd’hui, je ne pense pas que le gouvernement de Milei soit encore considéré comme un gouvernement hostile par Moscou. En revanche, il l’a probablement été en 2024.

 

À cette époque, Donald Trump n’était pas encore revenu à la présidence américaine et Javier Milei affichait un soutien très explicite à l’Ukraine. Rappelons que Volodymyr Zelensky était présent à la cérémonie d’investiture de Milei.

 

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Or toute cette affaire de fausses nouvelles et d’articles manipulés semble s’être déroulée entre juin et octobre 2024. À ce moment-là, pour la Russie, tous les pays qui soutenaient l’Ukraine étaient perçus comme hostiles. L’Argentine entrait clairement dans cette catégorie.

 

Dans ce contexte, Moscou pouvait considérer Buenos Aires comme un autre État hostile, au même titre que d’autres gouvernements soutenant Kiev. Il est donc possible que des opérations d’influence similaires aient été menées ailleurs.

 

La situation évolue cependant après l’élection de Donald Trump. Comme vous le soulignez dans votre question, Milei est fortement aligné sur les États-Unis. 

 

Une fois Trump revenu au pouvoir, le président argentin modifie sa posture et cesse de mettre autant en avant le soutien à l’Ukraine. Le sujet disparaît progressivement de son agenda diplomatique.

 

En résumé, dans le contexte de 2024, la Russie pouvait voir le gouvernement de Milei comme hostile. Mais cette perception change ensuite avec le nouveau climat géopolitique lié au retour de Trump à la Maison-Blanche.»

 

⁠Sur les réseaux sociaux, des internautes présentent Milei comme un véritable relais des intérêts américains et israéliens, voire comme une marionnette de l’État hébreu. Pensez-vous que ce type de narratif puisse être en partie alimenté par ce genre de campagne d’influence?

 

Julio Burdman: «À mon avis, Javier Milei est lui-même le principal promoteur de cette image. Il ne laisse aucun doute sur son alliance avec les États-Unis et Israël. Il affirme même un engagement presque émotionnel envers la cause israélienne.

 

Dans ce sens, je ne pense pas que cette perception soit nécessairement le produit d’une campagne de déstabilisation. C’est une orientation politique que Milei revendique lui-même.

 

Cela dit, ce positionnement s’inscrit dans un contexte politique plus large. En Argentine, comme dans plusieurs pays d’Amérique latine, on observe une résurgence de l’antisémitisme, notamment dans certains milieux proches des mouvements pro-palestiniens et gauchistes.

 

Des manifestants brûlent un drapeau américain pendant que le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, rencontre le président Javier Milei au palais présidentiel Casa Rosada à Buenos Aires, le 14 avril 2025. Photo: Luis ROBAYO pour l’AFP

 

 

Ces secteurs politiques entretiennent parfois des liens ou des sympathies avec des organisations comme le Hamas ou le Hezbollah, et regardent parfois avec bienveillance l’Iran.

 

Il ne faut pas oublier les relations entre le chavisme et l’Iran, ni le mémorandum signé par Cristina Kirchner avec Téhéran concernant l’attentat contre l’AMIA.

 

L’alliance de Milei avec les États-Unis et Israël s’inscrit donc dans une logique géopolitique régionale. D’un côté, il cherche à renforcer un alignement stratégique avec Washington et à s’inscrire dans une alliance de valeurs avec l’Occident. 

 

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De l’autre, il se démarque très clairement de certains courants politiques latino-américains qui ont entretenu un climat anti-israélien et parfois pro-iranien.»

 

⁠Cette affaire met en lumière la vulnérabilité des médias. Le paysage médiatique argentin est-il particulièrement exposé à ce type d’ingérence? Et plus largement, le journalisme argentin a-t-il décliné ces dernières années, notamment en termes d’indépendance?

 

Julio Burdman: «Pour moi, c’est probablement l’aspect le plus surprenant de toute cette affaire. Je ne suis pas étonné qu’il y ait eu une campagne d’ingérence russe contre le gouvernement argentin en 2024. Les stratégies de guerre cognitive menées par la Russie dans différents pays sont bien étudiées.

 

Ce qui est plus étonnant, c’est que ce type d’opération ait réussi à pénétrer des médias relativement importants. On parle de plateformes comme Infobae, C5N ou El Destape.

 

En général, lorsque l’on évoque les campagnes d’influence russes, on pense plutôt à des réseaux de trolls ou à des sites partisans marginaux. Il est beaucoup plus rare que ces stratégies atteignent des médias ayant une audience importante.

 

En Argentine, cela semble pourtant s’être produit. Le cas d’Infobae est particulièrement frappant, car c’est un média reconnu, même si sa présence dans cette affaire reste limitée. C5N, de son côté, est une chaîne d’opposition très influente.

 

Cela suggère qu’il existe une certaine désorganisation ou une perte de contrôle éditorial dans les médias argentins.

 

Il semble relativement facile que des contenus problématiques soient publiés, peut-être parce que les éditeurs ne disposent plus du même niveau de supervision qu’auparavant.

 

Il faut évidemment davantage d’informations pour tirer des conclusions définitives. Je ne suis pas sûr que les propriétaires des grands médias aient été pleinement conscients de ce qui se passait.

 

Dans le cas de certains médias plus petits, il est possible que les services russes aient simplement acheté l’espace médiatique. 

 

Pour les grandes plateformes, je pense plutôt qu’il s’agit d’une vulnérabilité liée à la baisse de qualité ou à un manque de contrôle éditorial, qui a permis cette infiltration.»