À Buenos Aires, Libre Média est parvenu à interviewer Alberto Benegas Lynch, mentor économique de Javier Milei. Dans cet entretien fleuve, ce grand penseur libéral revient sur sa relation avec le président argentin et les fondements de ses idées.
Javier Milei a un portrait de lui dans son bureau. Entrevue avec Alberto Benegas Lynch, pour qui il était essentiel d’abolir les privilèges qui étouffaient l’Argentine.
Jérôme Blanchet-Gravel: Vous connaissez personnellement Javier Milei. Comment s’est construit le lien intellectuel et personnel que vous avez avec l’actuel président argentin?
Alberto Benegas Lynch: «Lorsque j’ai rencontré Javier pour la première fois, avant même qu’il ne devienne président, il m’a invité à déjeuner à La Recoleta [quartier chic de Buenos Aires, ndlr], au restaurant La Viela.
Il avait avec lui mon livre Fundamentos de análisis económico (Fondements de l’analyse économique), avec le prologue du philosophe Friedrich Hayek et la préface du financier William E. Simon. Le livre était entièrement souligné.
Cette première rencontre m’a profondément impressionné par ses convictions, ses connaissances et sa curiosité. À partir de ce moment, nous sommes restés en contact étroit.
Alberto Benegas Lynch (fils) et Javier Milei posent lors de la cérémonie au cours de laquelle l’École supérieure d’économie et d’administration des entreprises (l’ESEADE) a décerné à ce dernier un doctorat honoris causa, en décembre 2022.
Plus tard, après son arrivée à la présidence, j’ai eu l’occasion de le visiter à la résidence d’Olivos [la résidence officielle du président argentin, ndlr]. C’est à cette occasion qu’il m’a dit: "venez, professeur, je veux vous montrer quelque chose", et qu’il m’a montré un tableau avec mon portrait installé dans son bureau présidentiel.
Je n’aurais jamais imaginé qu’après avoir défendu ces idées depuis les années 70, mon portrait se retrouverait un jour dans le bureau du président de la République, et encore moins que ce président se déclarerait libéral!»
Vous vous définissez comme un libéral classique. D’où vient cette tradition chez vous, et comment la formulez-vous aujourd’hui?
Alberto Benegas Lynch: «Ma tradition vient du libéralisme au sens classique. Je dois en réalité à mon père d’avoir cette conception libérale, parce que, bien que j’aie complété deux doctorats, je n’ai jamais entendu depuis la chaire universitaire quelque chose de raisonnable et juste concernant la tradition de pensée libérale.
J’ai la chance que beaucoup, y compris l’actuel président, m’aient cité à plusieurs reprises avec ma définition du libéralisme: “le libéralisme est le respect absolu des projets de vie des autres”.
Les droits ne se tolèrent pas: les droits se respectent.
Cela ne signifie pas que nous adhérons au projet de vie du voisin — il peut même nous sembler détestable ou répugnant. Mais tant que personne ne porte atteinte aux droits d’autrui, alors, dans une société ouverte (pour reprendre la terminologie de Karl Popper), nul n’a la légitimité de recourir à la force.
La force ne s’utilise qu’à des fins défensives lorsqu’il y a violation de droits. J’insiste sur le mot respect et je n’utilise pas le mot tolérance, parce que le mot tolérance confère un certain parfum inquisitorial, comme si l’on se tenait en hauteur en pardonnant les erreurs d’autrui.
En réalité, les droits ne se tolèrent pas: les droits se respectent.»
Comment jugez-vous les premiers changements économiques emmenés par Milei?
Alberto Benegas Lynch: «Le président Milei a déjà produit des changements importants, comme la réduction des dépenses publiques en termes réels, la réduction de l’inflation et la réduction de la pauvreté.
Et comme il le dit lui-même, il reste beaucoup à faire.
Dorénavant, avec une meilleure marge de manœuvre parlementaire, il pourra avancer vers une deuxième étape: la réforme du travail, la réforme fiscale, la réforme du Code pénal, la réforme des retraites, etc.
Si l’on analyse les objectifs que le président Milei a proposés depuis son discours d’investiture du 10 décembre 2023, puis à Davos, à l’ONU, au prix Juan de Mariana à Madrid, à la Banque interaméricaine de développement (BID), etc. – si on les écoute attentivement –, on verra qu’ils ne constituent pas seulement un exemple pour l’Argentine, mais pour le monde entier.
Au fond, il s’agit de faire en sorte que l’appareil d’État ne soit pas utilisé pour asphyxier et étouffer les contribuables, mais pour les protéger et leur rendre justice.»
Vous critiquez fortement le protectionnisme, notamment utilisé actuellement par Donald Trump. Pourquoi considérez-vous cette politique aussi nocive?
Alberto Benegas Lynch: «En réalité, ce que l’on appelle protectionnisme porte préjudice à toute la population, puisqu’il l’oblige à acheter plus cher et de moins bonne qualité.
Parfois, on se montre grandiloquent lorsque l’on parle de la protection des industries face aux étrangers.
Mais le concept est le même si nous sommes à Buenos Aires en train de fabriquer des chaussures et qu’il existe un meilleur cordonnier à Tucumán. Personne ne songerait à installer des douanes intérieures pour protéger le cordonnier de Buenos Aires qui vend plus cher et de moins bonne qualité!
L’une des contributions du gouvernement du président Milei a été de mettre en lumière ces privilèges de la caste que beaucoup voulaient conserver.
Et si je produis du lait et que mon voisin le produit à moindre coût, je ne vais pas mettre entre lui et moi une douane ou un blocus, parce que je me nuirais à moi-même. Si je disais: "Parce que j’aime beaucoup ma famille, je vais fabriquer mes propres stylos, ma propre nourriture, mes propres cahiers et livres", je retournerais à l’époque des cavernes.
C’est ce qui se passe dans de nombreux pays où, au nom du protectionnisme, on menace et on exploite misérablement les gens.»
Vous faites une distinction très nette entre entrepreneurs et «pseudo-entrepreneurs». Laquelle exactement?
Alberto Benegas Lynch: «Depuis Adam Smith, un entrepreneur est quelqu’un qui, pour améliorer sa position financière, n’a pas d’autre choix que d’améliorer la condition sociale de ses semblables, en vendant des produits de meilleure qualité et à prix plus bas.
Cependant, dans de nombreux pays, il est entouré de pseudo-entrepreneurs, de barons féodaux, d’exploiteurs qui, grâce à des privilèges, à des alliances avec le pouvoir et à des marchés captifs, exploitent leurs congénères. Ceux-là ne sont pas des entrepreneurs: ce sont des exploiteurs.»
Pourquoi affirmez-vous que des politiques comme le salaire minimum sont fondées sur une illusion économique?
Alberto Benegas Lynch: «On a vendu aux gens l’idée des "conquêtes sociales", par exemple avec le salaire minimum. Mais il faut bien comprendre que le salaire ne dépend pas de la volonté.
Si cela dépendait d’un décret, je serais partisan d’établir un salaire de trois millions de dollars par jour pour chacun.
Malheureusement, ce n’est pas une question de goûts ou de désirs ou de décret: c’est une question de taux de capitalisation. C’est-à-dire les équipements, les outils, les machines, les installations, et les connaissances pertinentes qui servent d’appui logistique au travail pour augmenter son rendement.
Dans l’histoire, tous les banquiers centraux ont détérioré la valeur de la monnaie.
C’est la seule différence entre les salaires de l’Ouganda et ceux de l’Allemagne. Ce n’est pas parce qu’en Ouganda ils seraient malhabiles ou inférieurs, ou à cause du climat ou des ressources naturelles.
Le Japon est un caillou, dont seulement 20% du territoire est habitable, et pourtant il possède un niveau de vie bien plus élevé que la majeure partie des pays africains.»
Vous insistez beaucoup sur la propriété privée comme fondement de tout cadre institutionnel.
Alberto Benegas Lynch: «Les ressources naturelles ne déterminent pas la richesse d’un pays. Ce qui compte, c’est ce qu’on a au-dessus des sourcils: les neurones, l’éducation, les principes et les valeurs.
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Si le droit de propriété n’existe pas, il n’y a pas de prix. Le prix est la conséquence d’arrangements contractuels portant sur la propriété.
Et s’il n’y a pas de prix, on ne sait pas s’il vaut mieux construire les routes en asphalte ou en or.
Même sans abolir formellement la propriété, chaque intervention qui l’affaiblit détruit du capital. Et comme la capitalisation détermine les salaires, cela finit toujours par appauvrir la population.»
Selon vous, quelles sont les principales forces tentant de conserver le statu quo en Argentine?
Alberto Benegas Lynch: «D’abord, ce que je viens de mentionner: les pseudo-entrepreneurs, les barons féodaux, les exploiteurs. Ensuite, toute une série d’intérêts cherchant à créer des curros, c'est-à-dire des passe-droits et des privilèges.
L’une des contributions du gouvernement du président Milei a été de mettre en lumière ces privilèges de la caste que beaucoup voulaient conserver.
Enfin, il y a des gens qui, sans chercher des privilèges, croient aux principes étatiques, parce qu’ils ont été éduqués ainsi. D’où l’importance fondamentale de l’éducation: permettre la concurrence, des systèmes ouverts. Le savoir n’est pas un port, mais une navigation permanente.»
Vous récusez le conservatisme traditionaliste en lui préférant des penseurs comme Popper, Hayek ou Tocqueville. Pourquoi?
Alberto Benegas Lynch: «Il existe différents types de conservateurs: celui qui veut conserver la vie, la liberté et la propriété — et celui qui reste accroché au statu quo et qui ne peut imaginer rien de nouveau. C’est ce qu’explique Hayek dans son célèbre chapitre Pourquoi je ne suis pas conservateur.
La tradition libérale est principalement une tradition morale. L’un de mes essais s’intitule El liberalismo no se corta en tajos (Le libéralisme ne se coupe pas en tranches).
Ce n’est pas seulement une question économique, mais philosophique, historique, juridique et économique. C’est une tradition du respect réciproque.»
Comment définissez-vous la responsabilité individuelle?
Alberto Benegas Lynch: «Je dis à mes élèves, dans les derniers jours de cours: cela peut sembler exagéré, mais avant de se coucher, nous devons nous demander: "Qu’ai-je fait aujourd’hui pour qu’on me protège? Qu’ai-je fait aujourd’hui pour qu’on me respecte?"
Si la réponse n’est rien, nous n’avons pas le droit de nous plaindre. Nous ne pouvons pas agir comme si nous étions dans un immense théâtre, assis dans la salle, en regardant la scène pour en rendre d’autres responsables. Chacun est responsable.»
Depuis l’élection de Milei en novembre 2023, on dit souvent que l’Argentine était autrefois l’un des plus riches pays au monde…
Alberto Benegas Lynch: «Jusqu’au coup d’État fasciste de 1930, et surtout avant le coup péroniste de 1943, l’Argentine était admirée partout dans le monde.
Les salaires et revenus réels étaient supérieurs à ceux de la Suisse —j’ai bien dit de la Suisse — de la France, de l’Italie, de l’Espagne. La population doublait tous les dix ans.
Mais les gens ont commencé à penser que cela était garanti. Et c’est là que sont apparues les idées de la CEPAL [organisme onusien chargé de l’économie en Amérique latine, ndlr], les idées fascistes, keynésiennes, marxistes. Et quand le débat a démarré, les supposés défenseurs de la liberté n’avaient rien à répondre.»
Votre message final pour l’Argentine et son économie?
Alberto Benegas Lynch: «Je répéterais le message que transmet Javier Milei comme objectif ultime: après une série d’étapes, l’importance d’éliminer la Banque centrale.
Les banquiers centraux, même très compétents et honnêtes, ne peuvent qu’augmenter, contracter ou maintenir la masse monétaire. Dans tous les cas, ils altèrent les prix relatifs, qui sont essentiels pour éviter de dilapider du capital.
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Comme le disait Milton Friedman: "La monnaie est une affaire trop importante pour être laissée aux banquiers centraux." Aucun d’entre eux, dans l’histoire, n’a préservé la valeur de la monnaie. Tous l’ont détériorée.
Hayek disait que la monnaie doit être privatisée, et les gens doivent pouvoir choisir la monnaie de leur préférence. Les autorités monétaires, expliquait-il, ressemblent au Grand Méchant Loup: elles se présentent comme protectrices, mais c’est justement pour mieux nous dévorer, en finançant l’État par l’inflation monétaire.
Il ne faut pas baisser la garde. Il faut garder nos convictions et maintenir le cap dans la direction des objectifs fixés par le président.»











