Un sentiment de dépossession

Photo: Phil Desforges pour Unsplash.

Lundi le 23 juin 2025, à 09:35

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Un sentiment de dépossession
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En revisitant sa ville natale, notre collaborateur Samuel Lamarche réfléchit à la transformation silencieuse du Québec et au sentiment croissant de dépossession des Canadiens français.

 

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de célébrer le dixième anniversaire de ma graduation dans ma ville natale avec le reste de mes anciens camarades de classe. Pourtant, pendant ces retrouvailles, je ne pouvais m’empêcher d’être un peu triste.

 

Triste? Non, je n’étais pas nostalgique de mes années d’école, je n’étais pas le meilleur étudiant, j’étais souvent embourbé dans des conflits avec la direction de l’école.

 

Ce n’était pas non plus une tristesse alimentée par des regrets, comme ceux d'avoir dû abandonner plus tôt que prévu mon parcours scolaire. Pourquoi donc cet étrange sentiment de vide, comme si j’avais perdu quelque chose? 

 

Prise de conscience

 

Puis j’ai compris ce que je ressentais. Dans cette salle communautaire d’une petite ville du fond du Québec, nous étions la dernière génération de Canadiens français à avoir grandi dans un monde qui n’existe plus. 

 

J’ai réalisé que nous étions l’une des dernières cohortes à avoir grandi dans un Québec historique, peuplé de Canadien français. 

 

Cette tristesse, j’ai compris qu’elle venait d’un sentiment de dépossession, de la prise de conscience que mes souvenirs de cette communauté n’étaient plus que des souvenirs. 

 

 

Nous sommes passés de maîtres chez nous à étrangers chez nous. 

 

 

La ville de mon enfance, où l’on pouvait circuler à vélo entre amis à toute heure du jour, flâner dans les parcs en soirée en toute tranquillité, a cédé la place à une ville moins propre, marquée par une précarité plus visible et une réalité linguistique nouvelle (anglais, arabe, etc.) audible dans les stationnements.

 

Ma ville, celle de ma jeunesse, de ces soirées passées au McDo local où travaillaient nos amis — avec le petit extra bacon ou la croquette en plus glissée en douce —, tout cela semble désormais révolu. Aujourd’hui, les visages ont changé, tous les restaurants sont tenus par des immigrants, et l’ambiance d’autrefois s’est dissipée.

 

Bien sûr, il y avait déjà des gens d’origines diverses lorsque j’étais enfant — notre maire était même haïtien —, mais la ville était définitivement québécoise. Le fonctionnement de la ville était assuré par des locaux, les immigrants se greffaient à cet ensemble. Ces derniers ne formaient pas un bloc: ils étaients des individus qui s’assimilaient.

 

Les régions elles aussi rattrapées par la réalité

 

Il faut dire qu’à cette époque, c’était difficile de faire autrement compte tenu du ratio Canadien français/immigrants. C’était un peu ça, la force de la région.

 

Pendant que Montréal devenait une métropole comme les autres, multiculturelle, les régions restaient le Québec d'avant le naufrage démographique: une société paisible, sécuritaire, discrète, mais aussi chaleureuse et joyeuse.

 

Ce n’est plus vrai du tout. Les régions deviennent rapidement des petits Montréal. La fuite n’est plus possible pour les Canadiens français désireux d’échapper à la noyade.


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C’est l’un des effets pervers de l’immigration massive en Occident: alors que chaque peuple semble encouragé à préserver son foyer, sa culture et son identité, nous sommes forcés, pour des raisons encore obscures, à devenir étrangers chez nous.

 

Pourtant, lorsqu’un Japonais vient s’installer au Canada et qu’il attrape le mal du pays, il peut retourner se ressourcer. Lorsqu’un Sénégalais vient vivre au Québec, il peut toujours retourner dans son pays d’origine pour recharger ses batteries culturelles. 

 

Pour les Canadiens français et les Canadiens anglais, ce retour aux sources est désormais pratiquement impossible. Nous sommes passés de maîtres chez nous à étrangers chez nous. 

 

C’est un peu comme si nous étions devenus les immigrants de notre propre terre. Les produits dans les supermarchés ne nous ressemblent plus toujours, les gens autour de nous ne nous ressemblent pas beaucoup plus, les langues que nous entendons sont souvent étrangères, le marketing ne nous ressemble plus au nom de la «diversité». 

 

Omerta sur l’immigration

 

Et personne ne peut nommer cet inconfort sans être insulté, rejeté ou banni de l’espace public. Aucun politicien n’a le courage de dénoncer cette expropriation. 

 

Une faillite morale à la lumière du travail acharné de nos ancêtres pour éviter de disparaître dans l’océan anglo-saxon. Tout ça, finalement, pour céder le pays à des étrangers parce qu’il faut faire tourner un Tim Hortons à chaque coin de rue...

 

Nos politiciens parlent timidement de renforcer le français, de l’importance d’une bonne «intégration» des nouveaux arrivants à la nation, mais sans jamais oser définir cette nation. 

 

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Si j’immigre en Chine ou au Japon, je ne serai jamais Chinois ou Japonais. Mes ancêtres, à force de métissage, au fil de plusieurs générations, pourraient le devenir; mais pas moi. C’est le même principe pour le Québec. 

 

J’éprouve un certain malaise à voir des nouveaux arrivants se revendiquer de la «nationalité» québécoise sans partager cet attachement profond au territoire, à la langue et à la culture que tant de générations ont dû défendre au fil de près de 400 ans d’histoire, marqués notamment par la domination britannique.

 

On répète qu'une baisse significative des seuils d'immigration serait désastreuse sur le plan économique. À mes yeux, cet argument est sans valeur. Il est possible de sortir de la pauvreté – nous l’avons déjà fait –, mais il est impossible de ramener un peuple après sa disparition.