Plus de 10% de la population du Québec aurait recours aux banques alimentaires. Comment est-ce possible? Pour l’historien Marc Simard, cette augmentation sans fin de la demande s’explique surtout par une culture de la dépendance.
L’aide alimentaire aux démunis, particulièrement à l’époque des Fêtes de fin d’année, existe depuis fort longtemps (par exemple la Guignolée), mais le phénomène s’est institutionnalisé au Québec depuis un peu plus d’une trentaine d’années (ainsi Moisson Québec créée en 1987).
Pourtant, lors de la création de Centraide dans les années 1970, ses fondateurs avaient justifié celle-ci en disant qu’elle amènerait la centralisation de tous les organismes d’aide aux démunis et mettrait fin à l’incessante quête de ressources à laquelle se livraient un grand nombre d’entre eux. Les organismes pourraient alors se concentrer sur leur mission, fournir des biens et des services à ceux qui n’arrivent pas à se les procurer autrement.
Se pourrait-il que les gestionnaires de banques alimentaires confondent la croissance du nombre de demandeurs d’aide à laquelle ils font face avec une augmentation de la misère que les statistiques contredisent?
Or, Centraide existe toujours, et a même prospéré, mais l’objectif de centraliser la collecte et la prestation de services a échoué: depuis plusieurs années déjà, il est devenu impossible de sortir de chez soi sans faire l’objet d’une sollicitation (à l’entrée et à la sortie des épiceries; à la caisse dans les grands magasins; à la porte de la SAQ; et même aux feux rouges), et cette quête tous azimuts s’accentue sans répit.
Des chiffres surréalistes
Les banques alimentaires (on en compte quelque 1300 au Québec) nous fournissent d’ailleurs des statistiques troublantes: en 2023, il y aurait environ 2,2 millions de demandes d’aide alimentaire chaque mois au Québec, qui sont le fait de 872 000 prestataires, soit plus de 10% de la population.
Parmi eux, un nombre croissant de personnes qui auraient un emploi, ou même deux, selon Hamza Othman, qui gère une de ces banques.
Mais il y a pire. Soit le fait que cette croissance incessante du nombre de demandeurs est en train de saper ce système d’aide, comme le montre le désarroi de certains des gestionnaires en cette année 2023 où les dons se raréfient tandis que la demande augmente rapidement, pour des raisons qu’ils attribuent en public à l’inflation et à la hausse des loyers. Raison pour laquelle ils réclament impérativement à l’État québécois 18 millions $ pour finir l’année.
Une demande exponentielle?
Mais il n’y a rien de nouveau sous le soleil: en effet les dirigeants des banques alimentaires tiennent chaque automne, et ce depuis plus de trente ans, un discours redondant à l’effet que «les besoins n’ont jamais été aussi grands que cette année».
Cette litanie a toutefois un côté paradoxal. En effet, le nombre de demandeurs (calculés par mois) est effectivement en hausse croissante (121 000 en 2008, 156 000 en 2011, 470 000 en 2019, et 600 000 en 2021, et 872 000 cette année, d’après Bilan-Faim).
Un filtrage est inévitable pour préserver l’existence même de l’aide alimentaire de dernier recours.
Pourtant, au Québec, depuis une trentaine d’années, et ce en dépit des récessions, la situation économique s’est grandement améliorée et le niveau de vie des citoyens a globalement augmenté.
Le nombre de prestataires de l’aide sociale est passé de 813 000 en 1996 à 318 000 en 2021; le taux de chômage n’a cessé de décroître depuis 1982, passant de 16% à 11,4% en 1991 et à 4,3% actuellement, ce qu’illustre la pénurie de main-d’œuvre; le revenu médian des ménages est passé de 47,000$ en 2000 à environ 87,000$ en 2023 (soit une hausse de 85%), alors que l’inflation totale a été de 63% pour cette période; et le salaire minimum est passé de 5,30$ l’heure en 1990 à 15,25$ en 2023.
En somme, les Québécois sont dans l’ensemble nettement plus riches qu’il y a une trentaine d’années et le nombre d’indigents ou de sans-emploi a grandement diminué. Alors, dans ces conditions, pourquoi cette hausse exponentielle du nombre de demandeurs?
Une culture de la dépendance
Se pourrait-il que, investis dans l’œuvre qu’ils ont tant à cœur, les gestionnaires de ces banques confondent la croissance du nombre de demandeurs d’aide à laquelle ils font face avec une augmentation de la misère que les statistiques contredisent?
Pourrait-on imaginer qu’une certaine partie de leur clientèle tient compte de l’offre de ces organismes dans ses choix économiques? Que certaines catégories de la population qui n’avaient jamais (ou très rarement) eu recours à leurs services il y a quinze, trente ou quarante ans (je pense ici aux étudiants qui, je le sais par expérience, ont souvent faim) considèrent désormais celle-ci comme une sorte de subside normal auquel on peut recourir sans gêne?
À lire aussi: Un écologisme irréfléchi pourrait couler le Canada
J’ai fait des études universitaires dans les années 1970 et 1980 et je n’ai jamais connu de cas d’étudiants qui recouraient aux banques alimentaires, alors qu’on dit que c’est aujourd’hui fréquent et que des jeunes informent même les étudiants étrangers de la disponibilité de «nourriture gratuite» sur TikTok.
S’il était un pays, le Québec se classerait 22e au monde en ce qui concerne le PIB et 16e pour l’Indice de développement humain (IDH). Alors, qu’est-ce qui ne va pas?
Une pratique banalisée
Ce qui est arrivé, en fait, ces 35 dernières années, c’est que l’aide alimentaire, qui était un coup de main de dernier recours, est devenue un service comme les autres.
Graduellement, une confusion s’est développée entre la demande et les besoins, tant chez les usagers que chez les employés et gestionnaires de ces banques, de sorte que des gens qui ne devraient pas en principe y avoir recours le font vraisemblablement néanmoins, possiblement pour préserver leur pouvoir d’achat et leur train de vie devant la hausse du coût des aliments et des taux d’intérêt.
Autrefois, on n’y allait que contraint, le rouge au front et la honte au ventre. Aujourd’hui, on peut s’y rendre en automobile et pitonner sur son cellulaire en attendant dans la file sans vergogne.
La croissance constante du nombre de demandeurs d’aide et les propos mêmes des promoteurs et des défenseurs des banques alimentaires démontrent sans l’ombre d’un doute que le modèle actuel n’est pas viable, puisque le gouffre s’approfondit chaque année.
Cul-de-sac
Les solutions à ces problèmes d’écart croissant entre la demande et la disponibilité des ressources ne sont pas évidentes, et il faut réaffirmer haut et fort que l’aide alimentaire est nécessaire, même dans un pays développé comme le nôtre.
Mais il est clair qu’à tout le moins un plus grand contrôle des demandeurs d’aide doit être mis en place pour écarter les resquilleurs (nous avons tous été témoins de cas d’«abus de biens sociaux », comme on dit en France), qui torpillent le système.
Du même auteur: Itinérance et crise du logement: l’État inutile, sinon néfaste
On comprend que les employés et les bénévoles ne veulent pas se transformer en policiers, mais un filtrage est inévitable pour préserver l’existence même de l’aide alimentaire de dernier recours.
Peut-être même le mode de fonctionnement actuel – fondé sur la quête d’argent et de denrées auprès des citoyens et sur la mise à contribution des acteurs économiques – devrait-il être remplacé par autre chose.
Mario Dumont suggère un sommet ou des États généraux pour documenter et chiffrer le phénomène. Pourquoi pas?











