Piégée par Gaza, une frange de la droite rejoint la gauche dans une même ferveur antisioniste. Quand la haine d’Israël prédomine, les repères volent en éclats et l’alliance avec le rival historique devient possible. Un texte de Rémi Tell.
Dans leur bouche, le mot «génocide» résonne non comme une alerte mais tel un slogan. Depuis de trop longs mois, ils ont transformé les réseaux sociaux en repaires d’hystériques, confortablement assis derrière leur clavier.
«Ils», ce sont les avocats traditionnels de la cause palestinienne, extrême gauche en tête. Mais «ils», ce sont aussi désormais les figures montantes de la «dissidence» conservatrice et souverainiste, d’une rive à l’autre de l’Atlantique.
Une convergence inédite
Surprenante convergence des luttes entre des forces politiques que tout oppose a priori, mais que le 7 octobre 2023 semble avoir réunies dans une communion surjouée.
Il n’est pas blâmable de partager le combat de sots, surtout lorsque la vie de femmes et d’enfants tremble. Mais il ne devrait pas l’être non plus de réfléchir à ce phénomène, alors que des années de matraquage médiatique, de révisionnisme historique, de romantisme bourgeois et de submersion migratoire ont imposé une doxa nouvelle à l’égard du Proche-Orient.
Son actualité concentre tous les travers de notre époque: incapacité à voir avant de croire, addiction aux images, crise du langage, narcissisme victimaire... Quand elle devrait s’en méfier par nature, l’opposition aux forces dites du «progrès» épouse avec ferveur cette logique hypermoderne.
Tentant de prendre du recul — sans nier les douleurs, mais pour désactiver au contraire l’engrenage tragique des mémoires blessées — commençons par rappeler quelques faits établis.
Retour en arrière
Si l’Ancien Testament mentionne Gaza dès les premiers chapitres de la Genèse, cette terre côtière ne passe sous domination arabo-musulmane qu’en 638 après J-C., avec le Calife Omar. Quatre siècles plus tard, son successeur le Calife Al-Hakim massacrera les Juifs et Chrétiens restant à Jérusalem.
Par ailleurs, en 1917, lorsque l’Angleterre y approuve la création d’un foyer sioniste après des centaines d’années de colonisation ottomane, la Palestine n’a rien d’une nation, mais tout d’une région multiethnique, ensanglantée par des affrontements tribaux. Les deux tiers de sa surface, situés à l’est du Jourdain, seront plus tard intégrés au Royaume de Jordanie.
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Autre rappel: en 1914, le monde compte 53 Etats indépendants, contre 195 aujourd’hui. 75% des frontières de la planète ont donc été tracées au terme des deux Guerres mondiales, le plus souvent au gré de découpages arbitraires.
Pourquoi, donc, cette obsession contre Israël, entouré de pays eux-mêmes envahis par l’Islam, deux mille cinq cents ans après la naissance du patriarche Abraham? Des pays — pour la Syrie, l’Égypte, la Jordanie — qui revendiquent ou ont revendiqué les territoires annexés par Tel Aviv en 1967, mais dont aucun n’entend accueillir le moindre réfugié palestinien supplémentaire. Curieuse posture, à nouveau.
Le théâtre de Gaza
Venons-en maintenant au drame de la population gazaouie. S’il est incontestable, encore faut-il confondre ses véritables metteurs en scène.
En pénétrant le territoire israélien au matin du 7 octobre 2023, le Hamas entendait provoquer une réaction démesurée de son adversaire, afin que le sang palestinien coulât à flots, suscitant la solidarité de l’opinion internationale.
Le bombardement de Gaza n’est pas la conséquence du pogrom, mais son objectif initial. Atteint sans difficulté. Le gouvernement Netanyahou, englué dans ses crises internes et miné par la présence de suprémacistes au sein du cabinet de guerre, a sauté dans le piège tendu par le mouvement terroriste.
Souvenons-nous, tout de même, qu’une intervention terrestre avait été envisagée par Israël pour mieux discriminer combattants et civils - opération annulée sous pression de l’administration Biden, précisément afin de ménager l’extrême sensibilité du mouvement pro-palestinien...
Entre-temps, nos résistants de canapé, eux, sont devenus des consommateurs compulsifs de martyr, feignant d’ignorer la préméditation du crime. Une stratégie de guérilla pourtant bien connue, prenant l’Humanité à témoin et recrutant chez elle ses futurs combattants.
Comment se fait-il que les «dissidents» en question, si alertes face aux manipulations en tous genres, n’aient pas détecté celle-ci? Se pourrait-il qu’ils ne soient pas seulement animés de sentiments admirables?
Indignation à géographie variable
Une de leurs contradictions le prouve: majoritairement, ces défenseurs autoproclamés de la dignité humaine et du droit international acclament, depuis plus de trois ans, l’opération russe en Ukraine — une guerre déclenchée au nom d’une menace hypothétique, et au prix d’une violation manifeste des conventions de Genève.
Malgré un bilan humain dépassant le million de victimes [morts et blessés. Environ 30 000 civils auraient été tués en Ukraine, soit un chiffre équivalent aux civils ayant péri à Gaza, ndlr], aucun d’entre eux n’a modéré son jugement.
Pourquoi ce «deux poids, deux mesures»? Les drones russes envoyés sur les immeubles de Kiev défonceraient-ils moins les crânes d’enfants que les missiles de Tsahal?
Pourquoi nos influenceurs souverainistes n’expriment jamais la moindre sympathie pour les 500 000 tués du Yémen, ou à l’endroit des 360 millions de chrétiens persécutés à travers le monde?
Ironie du sort, une certaine extrême droite française a renoué avec l’antisémitisme par l’immigration qu’elle dit pourfendre.
Dernier sujet d’étonnement: par egotrip, la dissidence conservatrice et souverainiste cultive elle-même un certain goût pour la transgression. Le frisson d’affronter un lobby qu’elle fantasme tout-puissant renforce logiquement cette posture.
Mais à force de croire briser des tabous, elle enfonce des portes ouvertes, hurlant sa haine d’Israël aux côtés des étudiants de Sciences Po et d’Harvard, relayant les discours des médias dominants et des grandes ONG.
Enfoncer des portes ouvertes
En vérité, il n’est pas de combat plus «mainstream» aujourd’hui que la cause palestinienne — un engagement qui, dans nos pays, ne fait courir aucun risque réel, quand des Juifs restent la cible d’attaques quotidiennes sous nos fenêtres.
On a prétendu que la droite radicale en avait fini avec l’antisémitisme: il n’en est rien. Ceux qui connaissent ce milieu savent que sa passion anti-israélienne n’a, en fait, pas grand-chose à voir avec les bébés de Palestine.
Les chairs innocentes arrachées à la vie restent un prétexte, et à l’annonce d’un possible cessez-le-feu dans la bande, on sentait ces gens presque déçus de perdre le carburant de leur névrose.
Ironie du sort, une certaine extrême droite française a renoué avec l’antisémitisme par l’immigration qu’elle dit pourfendre... Car si certains imaginent les amis d’Israël soumis à de mystérieux pouvoirs occultes, ils semblent ignorer leur propre conversion rampante au statut de «dhimmis» sur la terre de leurs aïeux.
C’est là leur faute la plus grave. Indépendamment du fond du conflit, comment ne pas anticiper que celui-ci sera instrumentalisé contre les nations chrétiennes? Aux yeux de l’Islam conquérant, les manifestations de soutien à Gaza sont reçues non en marque de commune Humanité, mais comme un signal de soumission.
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En important ce débat en France — pays où les musulmans représentent désormais plus de 10% de la population — nos belles âmes jouent en toute bonne conscience avec le feu, soulignant du même coup l’impasse intellectuelle d’une mouvance qui, à force de se préoccuper du contenant — la souveraineté —, s’est délestée de tout contenu culturel.
On ne le répétera jamais assez: en politique, le nombre fait loi, métamorphosant jusqu’aux moins suspects de compromission communautaire.
À ce titre, force est de constater que cette frange de l’opposition témoigne désormais d”une préférence spontanée pour l’Islam, allant jusqu’à prendre le parti de régimes, en Iran ou en Algérie, aux positions anti-occidentales affirmées, matérialisées par la détention arbitraire de plusieurs de nos compatriotes.
Mise au point théologique
Je voudrais dire aussi que les quelques chrétiens du lot se fourvoient, en renvoyant juifs et musulmans dos à dos: quand le judaïsme se présente comme la pierre, parfois tranchante, sur laquelle est montée la Croix, l’islam s’est bâti sur l’appropriation du texte biblique, via deux mensonges: l’inversion des rôles d’Isaac et d’Ismaël d’une part, l’hérésie selon laquelle Jésus de Nazareth aurait envoyé un disciple pour être supplicié à sa place, de l’autre.
Il y a d’ailleurs, dans la nature envieuse et vengeresse du texte coranique, une disposition psychologique assez semblable à celle du gauchisme et de l’antisémitisme.
Personne ne s’étonnera qu’ils avancent aujourd’hui tous trois main dans la main, ni de la dimension mimétique dans la tentative d’imposer le terme «génocide» concernant Gaza.
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À ceux qui tireront argument des scènes odieuses de Taybeh pour nier la filiation juive du christianisme, le Christ répond: «Ne croyez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir»(Mt 5, 17-19).
On pourrait aussi citer ce passage d'Ézéchiel, consacré par la liturgie catholique du mois de juin:
«Comme un berger veille sur les brebis de son troupeau quand elles sont dispersées, ainsi je veillerai sur mes brebis, et j’irai les délivrer dans tous les endroits où elles ont été dispersées, un jour de nuages et de sombres nuées. Je les ferai sortir d’entre les peuples, je les rassemblerai des différents pays, et je les ramènerai sur leur terre: je les ferai paître sur les montagnes d’Israël» (Ez 34, 11-16).
C’est l’honneur de chaque chrétien que de se tenir aux côtés de l’Humanité souffrante. D’avoir en boussole l’égale dignité de tous les Hommes. Mais la charité ne peut aller sans vérité.
Le piège de l’islamophilie
Enfin, il convient de dénoncer dans l’islamophilie de cette «dissidence» un profond paternalisme: à les lire, les fous d’Allah ne seraient jamais responsables de rien. Ni des attentats qu’ils commettent, ni des exactions dont ils se rendent coupables contre leurs peuples.
Personne ne nie l’implication indirecte des services occidentaux dans le financement du djihad. Mais il faut être un imbécile pour ne pas différencier le chien qui mord de celui qui, une fois en dix ans, lui a jeté sa pitance.
Bref, après avoir vilipendé le dogmatisme et la pensée magique, notamment durant la crise sanitaire, la dissidence française les reprend à son compte, ayant enfin trouvé un principe explicatif aux malheurs du monde: «les juifs!».
De toute évidence, cette fragilité cognitive éclaire son incapacité à bâtir une alternative crédible aux maux qu’elle dénonce, souvent à juste titre.
Dans cette affaire, il aurait fallu ne jamais avoir à choisir un camp. Non pour notre tranquillité, mais pour la sécurité des familles, à Gaza comme à Réïm, que la société du spectacle a brisées.
Puisque le conflit israélo-palestinien s’est installé durablement dans nos vies, on ne peut cependant plus faire comme si la complaisance d’une partie de la «dissidence» pour l’islam politique et l’antisionisme benêt n’allait pas, tôt ou tard, produire de terribles effets chez nous.













