Élections reportées, démocratie à l’arrêt et un million et demi de déplacés: Haïti s’enfonce dans une crise catastrophique. Le politologue Roromme Chantal analyse les blocages qui empêchent le pays de sortir du chaos.
Dans la perle des Antilles, la violence des gangs s’accompagne d’une impasse politique qui repousse à nouveau le retour aux urnes. Le premier tour de l’élection présidentielle était prévu le 13 décembre 2026 et le second le 21 février 2027. Aucun nouveau calendrier électoral n’a encore été annoncé.
Alors que le scrutin est reporté, Roromme Chantal, professeur de science politique à l’Université de Moncton et spécialiste d’Haïti, analyse les obstacles au rétablissement de la démocratie. Entretien.
Pourquoi le report des élections présidentielles en Haïti ne vous surprend-il pas?
Roromme Chantal: «Le report des élections ne surprend aucun observateur sérieux de la situation haïtienne. J’écoute régulièrement certains médias du pays et, depuis l’annonce du calendrier électoral, je n’ai jamais cru que les conditions étaient réunies pour organiser un scrutin crédible.
Les gangs armés contrôlent depuis des années des régions importantes du territoire, mais également des axes routiers stratégiques. Cela rend extrêmement difficile l’acheminement du matériel électoral, l’installation des bureaux de vote et la tenue d’une campagne normale.

Le politologue Roromme Chantal. Courtoisie.
Comment les candidats peuvent-ils aller à la rencontre des électeurs lorsque la population est terrorisée et que des millions de personnes vivent dans des conditions précaires?
On estime à environ 1,5 million le nombre d’Haïtiens déplacés à l’intérieur du pays, sur une population d’environ 11 millions d’habitants. Il est même possible que ce chiffre soit sous-estimé.
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Aucune mesure suffisamment déterminante n’a été prise pour rétablir la sécurité. Des candidats eux-mêmes ont reconnu qu’ils souhaitaient participer aux élections, mais que les conditions actuelles ne le permettaient pas.»
Vous estimez donc que les autorités cherchent à se maintenir au pouvoir?
Roromme Chantal: «Les personnes qui occupent les postes ministériels et celles qui gravitent autour du Conseil électoral bénéficient d’une situation confortable. Certaines n’auraient probablement pas accès à ces fonctions dans le cadre d’un processus démocratique normal.
Il existe également des réseaux politiques qui permettent à des dirigeants de conserver une influence sans disposer d’un véritable ancrage populaire. Dans ces conditions, organiser des élections signifierait risquer de perdre des privilèges.
L’annonce d’un scrutin permet néanmoins aux autorités de présenter une justification à la communauté internationale, notamment aux États-Unis et au Canada. Elles peuvent affirmer qu’elles préparent le retour à la démocratie, même si les mesures nécessaires ne sont pas prises sur le terrain.
La priorité devrait être de contribuer à l’émergence d’un pouvoir crédible, capable de restaurer l’autorité de l’État.
On annonce un nouveau calendrier électoral, on promet des élections à une date donnée, puis les préparatifs avancent à une lenteur considérable.
Je ne prétends pas que des élections ne seront jamais organisées. Je dis plutôt que, sans volonté politique réelle et sans amélioration de la sécurité, elles risquent de ne pas avoir lieu ou de ne pas être crédibles.»
Existe-t-il une opposition capable de contester le pouvoir actuel?
Roromme Chantal: «C’est précisément l’un des grands problèmes d’Haïti: il n’existe pas, à mes yeux, de véritable opposition structurée capable de mobiliser durablement la population.
La dernière élection nationale remonte à 2016. Depuis, le pays n’a pas réussi à rétablir un fonctionnement démocratique normal. Les autorités actuelles exercent le pouvoir sans disposer d’une légitimité électorale renouvelée.
Par ailleurs, plusieurs formations politiques ont obtenu des postes dans l’administration publique ou dans des institutions parapubliques.
Pourtant, certaines d’entre elles n’ont ni véritable organisation sur le terrain ni système d’adhésion structuré. Leurs dirigeants sont visibles dans les médias, mais cette visibilité ne se traduit pas nécessairement par une capacité de mobilisation populaire.
En échange de postes et d’avantages, des responsables politiques finissent par accepter le système en place. Cela réduit considérablement la possibilité de former un front d’opposition.
La société civile pourrait jouer ce rôle, mais elle est épuisée. Les médias et les organisations citoyennes disposent de moyens limités pour faire pression sur les autorités.»
Quelle est aujourd’hui l’ampleur du contrôle exercé par les gangs armés?
Roromme Chantal: «Ils imposent des prélèvements à la population et s’en prennent régulièrement aux civils.
Le problème est aussi celui de leur capacité militaire. Un rapport d’experts des Nations unies rendu public au début du mois d’octobre aurait mis en cause plusieurs personnalités politiques pour leurs liens présumés avec des groupes armés.
Un cercueil est transporté lors des funérailles collectives de plus de vingt personnes tuées par des gangs armés à Kenscoff, près de Port-au-Prince, le 30 août 2026. Photo: Clarens Siffroy / AFP.
Selon les éléments rapportés dans ce document, des armes provenant notamment de la police auraient été remises à des gangs.
Des informations confidentielles sur des opérations envisagées contre eux auraient également été transmises à certains chefs armés. Des ressources financières auraient enfin contribué à leur fonctionnement.
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Ces accusations, qui doivent être examinées sur la base du rapport et des éléments de preuve disponibles, soulèvent une question fondamentale: comment lutter efficacement contre les gangs si des acteurs influents sont soupçonnés de les soutenir?
Il ne suffit donc pas de désigner des chefs de guerre comme Barbecue ou d’autres figures connues. Il faut également s’intéresser aux réseaux politiques, financiers et institutionnels qui pourraient leur permettre de se renforcer.»
Les missions internationales n’ont-elles pas permis d’améliorer la situation?
Roromme Chantal: «Je considère que les résultats de ces missions sont très décevants. La mission multinationale dirigée par le Kenya devait contribuer au rétablissement de la sécurité, mais elle n’a pas été déployée à la hauteur des ambitions annoncées.
Une nouvelle force internationale a ensuite été envisagée, avec un effectif prévu d’environ 5500 personnes. Or, selon les chiffres évoqués au moment de notre entretien, seulement quelque 1500 membres auraient été mobilisés. C’est insuffisant face à des groupes armés nombreux et lourdement équipés.
Vue aérienne de maisons détruites par des gangs armés en 2024 dans le quartier de Solino, à Port-au-Prince, en Haïti. Photo prise par l'AFP le 3 mars 2026.
Il faut également s’interroger sur l’approvisionnement en armes. Une grande partie de celles utilisées par les gangs proviendrait des États-Unis. Sans contrôle efficace des circuits d’approvisionnement et sans coopération internationale concrète, les opérations de sécurité risquent de demeurer limitées.
L’expérience de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, la MINUSTAH, devrait aussi nous faire réfléchir. Cette mission a compté près de 20 000 membres et est restée dans le pays pendant plus de treize ans.
Pourtant, son départ n’a pas laissé derrière lui des institutions de sécurité suffisamment solides pour empêcher le retour d’une crise de cette ampleur.»
Quelle serait alors la solution pour rétablir l'ordre durablement?
Roromme Chantal: «Il faudrait investir davantage dans les capacités haïtiennes. La solution ne peut pas reposer indéfiniment sur l’arrivée de soldats étrangers qui ne connaissent ni le territoire ni les réalités sociales du pays.
Il serait préférable de recruter et de former des jeunes Haïtiens, de renforcer la Police nationale et de donner à l’armée les moyens nécessaires pour assurer la sécurité. Les forces haïtiennes connaissent les langues, les communautés et le terrain. Elles pourraient développer une capacité durable plutôt que dépendre de missions internationales temporaires.
Il faut également que les institutions soient crédibles et que les ressources destinées à la sécurité soient utilisées à bon escient.
Au-delà de la question sécuritaire, c’est celle de la souveraineté qui se pose. Les Haïtiens doivent pouvoir décider de leur avenir et participer à la construction de leurs propres institutions.
Or, les solutions proposées par des acteurs haïtiens sont trop souvent ignorées au profit de stratégies conçues à l’étranger.»
Le Canada et les États-Unis ont-ils intérêt à ce que la situation s’améliore réellement?
Roromme Chantal: «Je pense que le rôle du Canada mérite d’être examiné de manière critique. Historiquement, Ottawa a soutenu des gouvernements haïtiens contestés, notamment celui de Jovenel Moïse, malgré les critiques portant sur la gouvernance et les violations présumées des droits de la personne.
Le Canada a également appuyé la mise en place du Conseil présidentiel de transition, composé de neuf membres, dans le cadre d’un processus soutenu par des acteurs internationaux.
Pourtant, des membres de la diaspora, des intellectuels et des représentants de la société civile avaient exprimé des réserves quant à la légitimité et à la crédibilité de cette formule.
Après les difficultés de ce conseil, Ottawa a continué de soutenir les autorités de transition. À mes yeux, le Canada s’aligne trop souvent sur les orientations américaines, sans suffisamment tenir compte des demandes formulées par les Haïtiens eux-mêmes.
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Cela ne signifie pas que tous les choix de la communauté internationale relèvent d’une volonté délibérée de prolonger la crise. Mais les conséquences de ces politiques doivent être évaluées, particulièrement lorsque les institutions soutenues ne parviennent ni à rétablir la sécurité ni à préparer une transition crédible.»
Quelle devrait être la priorité de la communauté internationale?
Roromme Chantal: «La priorité devrait être de contribuer à l’émergence d’un pouvoir crédible, capable de restaurer l’autorité de l’État, de lutter contre la corruption et de préparer des élections dans des conditions acceptables.
L’histoire récente rappelle les risques d’une intervention extérieure dans les processus politiques haïtiens. L’élection organisée après le séisme de 2010, notamment, a été marquée par des controverses entourant le rôle joué par des responsables américains, dont Hillary Clinton et Bill Clinton, dans l’accession au pouvoir de Michel Martelly.
Il faut tirer les leçons de ces épisodes plutôt que reproduire les mêmes méthodes. Organiser des élections à tout prix, sans sécurité et sans confiance envers les institutions, ne suffit pas à établir une démocratie durable.
Le Canada dispose d’une importante diaspora haïtienne et pourrait écouter davantage ses propositions.
Les Haïtiens ne demandent pas simplement une nouvelle mission internationale ou un calendrier électoral supplémentaire. Ils veulent des institutions qui leur rendent des comptes, une sécurité réelle et la possibilité de choisir librement leurs dirigeants.
Tant que ces objectifs ne seront pas au centre des décisions, le pays risque de rester prisonnier du même cycle: des autorités contestées, des gangs toujours plus puissants et des interventions étrangères qui ne règlent pas les causes profondes de la crise.»













