Le modèle médiéval pour résoudre des problèmes de société?

Les visiteurs regardent le modèle du Mont-Saint-Michel au Mont-Saint-Michel, dans le nord-ouest de la France, le 23 mai 2023. Photo: Damien MEYER pour l’AFP.

Jeudi le 27 juillet 2023, à 10:00

En rejetant le Moyen Âge, nous nous privons d’une grande source d’idées et de connaissances pouvant nous aider à repenser notre société désorientée, estime l’auteur et entrepreneur Cédryk Lessard.

 

Et si la prochaine Renaissance allait puiser son inspiration au Moyen Âge?

 

On a appris récemment dans cet article de Katia Gagnon que les moniales bénédictines de Joliette avaient transformé leur monastère en harmonieux centre d’hébergement pour aînés couplé à un Centre de la petite enfance, dans le but de favoriser l’harmonie intergénérationnelle. Il s’agit du projet Pax Habitat.

 

Je me suis tout de suite demandé comment une philosophie religieuse, puisant ses racines dans les confins de l’époque médiévale, pouvait inspirer une solution pratique à un problème moderne…

 

Curieux, j’ai décidé d’en apprendre plus sur la philosophie de ces bénédictines. J’ai fait une découverte fascinante: le plan de l’Abbaye bénédictine de Saint-Gall, datant de l’an 820, et j’en ai tiré trois leçons importantes pour quiconque souhaite être mieux outillé pour bâtir l’avenir. 

 

 

Ce plan incarne les valeurs de tout écologiste qui se respecte: indépendance, efficacité écoénergétique et harmonie sociale. Il est d’une beauté et d’une poésie qui émerveillent les architectes et les historiens depuis des siècles, et qui devraient inspirer tous ceux qui souhaitent bâtir l’avenir.

 

Leçon 1: les solutions médiévales sont encore d’actualité

 

On voit souvent le Moyen Âge comme une époque sombre parce qu’elle n’avait pas encore découvert les lumières de la science et de la technologie.

 

Une reconstitution des élévations du plan de Saint-Gall, par Johann Rudolf Rahn (de), d'après Lasius, 1876.

 

Or, l’absence de technologies et de recherches scientifiques avancées au Moyen Âge n’a pas eu que des effets négatifs. L’absence de technologies avancées limitait la capacité d’extraire et d’exploiter les ressources naturelles. Il était donc impératif d’optimiser l’efficacité de l’utilisation des ressources via le recyclage, l’urbanisme écoénergétique, et la durabilité des objets, notamment.

 

 

Il est injuste de nourrir des préjugés si réducteurs envers les millions de femmes et d’hommes qui ont constitué l’âme de 1000 ans d’histoire en de multiples nations.

 

-Cédryk Lessard, auteur et entrepreneur

 

 

Les énergies des intellectuels n’étaient pas toutes consacrées au développement technologique, mais entièrement à l’organisation de communautés résilientes, harmonieuses, écologiques, à échelle humaine.

 

Les temps, comme au Moyen Âge, risquent de devenir plus difficiles, particulièrement au niveau de l’harmonie sociale et de la résilience climatique. Mieux vaut s’y préparer.

 

Leçon 2: les préjugés envers l’époque médiévale nous affaiblissent

 

«Rien n’est intéressant au Moyen Âge!» nous dit-on. «Les hommes étaient bêtes et arriérés. On peut vous résumer le tout avec deux-trois édentés ignorants et lépreux qui s’entre-tuent en se saoulant devant une sorcière en train de rôtir sur le bûcher. Il n’y a aucune leçon à tirer de ces 1000 ans d’histoire!»

 

Il est injuste de nourrir des préjugés si réducteurs envers les millions de femmes et d’hommes qui ont constitué l’âme de 1000 ans d’histoire en de multiples nations.

 

Tout au médiéval n’était pas que guerres et conflits. Il y a eu des périodes de paix et d’harmonie. Il n’y a qu’à penser aux deux récentes Guerres mondiales et à la guerre froide qui ont eu lieu en moins de 100 ans pour nous rappeler que les conflits perpétuels et la barbarie ne sont pas le monopole d’une époque.

 

Le Moyen Âge ne se limite pas à une culture dominante, mais regorge d’une effervescence de mouvements contestataires, de sous-cultures, de projets intelligents et d’idées étonnamment actuelles.

 

Et il est un fait crucial qui passe sous le radar des gens qui omettent d’utiliser leur jugement et se laissent guider par les préjugés: la Renaissance est un fruit dont les racines, les causes, la germination et la croissance ont eu lieu au Moyen Âge.

 

Leçon 3: le plan de Saint-Gall démontre qu’un vieux rêve datant de 1200 ans peut toujours inspirer l’avenir

 

Ce qui s’étale sous nos yeux, c’est une véritable poésie architecturale – que dis-je, une philosophie de vie complète, réfléchie, sensée – incarnée en bâtiments, chemins et jardins.

 

Ce plan a été conçu pour une communauté d’environ 300 personnes, dans le but d’incarner les valeurs de la règle bénédictine qui préconise que tous les éléments nécessaires aux activités économiques, religieuses et sociales se situent à l’intérieur du monastère.

 

Changez le mot monastère pour le mot écovillage, adaptez le tout aux réalités modernes et vous avez là l’ébauche de l’avenir.

 

L’urbanisme écologique bénédictin

 

Ce qui m’a tout de suite fasciné, c’est le Cimetière Arbore, en haut du plan vers la droite.

 

 

Au-dessus des corps enterrés poussent une quinzaine d’espèces d’arbres fruitiers: pommiers, poiriers, amandiers, noisetiers, mûriers… Cette relation entre le corps inerte et le fruit naissant ne témoigne-t-elle pas d’un certain rapport à la mort et à la vie?

 

 

Notre imaginaire, se coupant du médiéval, se prive d’une source intarissable d’idées, de connaissances salutaires inspirantes, dont le plan de Saint-Gall n’est qu’un exemple parmi des centaines.

 

-Cédryk Lessard, auteur et entrepreneur

 

Marchez un peu vers la droite et vous trouverez les jardins, la maison du jardinier, et les volailles. Tout est pensé. La merde des volailles sert d’engrais au jardin. Les volailles sont nourries des rebuts de légumes qui ne sont pas comestibles pour l’humain. Les morts du Cimetière arbore nourrissent les arbres fruitiers. Efficacité énergétique, grâce écologique. Tout est à portée de pas. Tout est frais et bio.

 

 

En haut à gauche du plan, vous avez l’infirmerie, la maison du médecin, ainsi que la pharmacie, à deux pas du jardin des plantes médicinales…

 

Au centre vous trouvez la grande abbatiale, sorte d’église, dans laquelle vous avez un jardin intérieur, des dortoirs, une bibliothèque, des salles d’étude, une cuisine commune, un réfectoire. Vous avez aussi des chambres pour accueillir les pauvres, un hôtel pour les visiteurs, juste en bas du plan. À gauche de l’église, vous trouverez l’école. 

 

À droite, une brasserie et une boulangerie, un moulin, et près de l’entrée, les enclos des animaux d’élevage. Un peu plus haut, vous avez des ateliers d’artisans: fabricant de boucliers, tanneurs, cordonniers…Bref, tout ce plan incarne un idéal sain d’efficacité énergétique, de résilience et d’indépendance.

 

On a l’impression d’avoir sous les yeux, comme sous la loupe d’un microscope, une cellule harmonieuse qui inclut tout ce qui est nécessaire à son sain fonctionnement. Tout y est pour combler les besoins de l’homme: de la naissance à la mort.

 

Ce plan est fascinant, peut-être parce qu’il contraste avec l’organisation fragmentée, fissurée, déchirée, de notre société.

 

Pour un avenir technomédiéval

 

En regardant ce plan, je ne peux m’empêcher de rêver à mille possibilités. Par quoi remplacer l’église au centre du plan? Par une salle communautaire, un cinéma, un musée? Tout cela à la fois?

 

Et les dortoirs? Peut-on s’inspirer du sens de l’efficacité de l’espace des Japonais? De leurs hôtels où chaque mur compte des dizaines de cubicules tout juste assez grands pour un lit?

 

Et les ateliers pour la fabrication des objets quotidiens? Peut-on imaginer un centre d’impression 3D, où l’on pourra imprimer les produits de première nécessité?

 

Quelles nouvelles possibilités émergent, si on combine le télétravail, la réalité augmentée, la robotique, aux principes écologiques et économiques de la règle bénédictine? Comment arriver à mettre en œuvre une telle idée avec les contraintes du monde actuel? Est-ce possible?

 

Une nouvelle source d’inspiration

 

Notre imaginaire, se coupant du médiéval, se prive d’une source intarissable d’idées, de connaissances salutaires inspirantes, dont le plan de Saint-Gall n’est qu’un exemple parmi des centaines. 

 

Je pense aux étonnantes communautés féministes laïques des béguines, aux étudiants et enseignants rebelles qui quittèrent les universités et se construisirent des classes alternatives dans les ruelles des villes, au mouvement laïc et religieux pour l’égalité des sexes…

 

Les moniales bénédictines de Joliette ne sont plus qu’une cinquantaine, et leur moyenne d’âge est de 86 ans… mais l’incarnation de leur philosophie millénaire persistera à travers leur projet communautaire Pax Habitat et inspirera, espérons-le, quelque chose comme une nouvelle Renaissance…