À part le pont Champlain et le nouveau REM à Montréal, il n’y a eu aucun grand projet d’infrastructures lancé au Québec depuis 15 ans. Où est le «peuple de bâtisseurs» célébré il y a quelques décennies?
Le métro, les autoroutes, la Manic, la baie James… Est-ce que la quête de consensus absolus a freiné bien des projets depuis ce temps? Problème d’acceptabilité sociale? Possible.
Le Québec a besoin d’énergie. Pour se chauffer. Pour l’électrification des transports. Pour accueillir de grands projets industriels.
Le plan stratégique d’Hydro-Québec avance qu’on aura besoin de 100 TWh supplémentaires à l’horizon de 2050. Et pour alimenter la filière des usines de batteries, Legault ajoute qu’on devra revoir cet objectif à la hausse. Sans compter les projets d’hydrogène, d’acier et d’aluminium verts.
Qu’on soit ou non pour un projet en particulier n’est pas vraiment la question. Il faut un plan pour que le Québec produise beaucoup plus d’énergie.
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À l’exception du Parti conservateur du Québec, les autres partis politiques ne parlent que de la façon dont on utiliserait l’énergie. Mais ils ne nous disent pas comment on va la produire. Interdire le chauffage au gaz à Montréal, ça ne produit pas d’énergie. Conduire des voitures électriques non plus.
La PDG de Manufacturiers et Exportateurs du Québec, Véronique Proulx, rappelait il y a quelques jours que la production d’énergie demeure centrale pour encourager l’investissement au Québec et la vigueur de notre secteur industriel.
Le vent tourne chez les faiseurs d’opinion. Les sondages montrent un appui majoritaire pour la construction de barrages. Poilièvre a dit en septembre qu’il allait éliminer des obstacles à la réalisation de projets comme les barrages hydroélectriques.
Il est temps d’examiner avec un regard neuf un projet publié il y a bientôt 15 ans par l’Institut économique de Montréal (IEDM). À l’époque, personne dans le monde politique n’a osé reprendre ce dossier et soulever cette montagne. Construire des barrages n’était pas à l’ordre du jour.
Ce projet s’intitule L’Eau du Nord. Ses répercussions pourraient être immenses.
Pierre Gingras
Parlons d’abord de son auteur. Je le remercie de m’avoir accordé plusieurs rencontres.
Pierre Gingras est spécialiste en génie industriel. Il a œuvré pendant 31 ans dans la construction d’ouvrages hydroélectriques auprès d’Hydro-Québec, dont 17 ans à titre de responsable de l’unité de planification et d’estimation des grands projets. Il a collaboré à la réalisation des complexes Manicouagan, Outardes et Baie-James.
Depuis sa retraite, M. Gingras est demeuré actif dans ce domaine et a été engagé dans les études de près de 200 projets avec différents consultants, promoteurs et conseils autochtones ainsi qu’auprès de l’Académie canadienne du génie. Il participe également à la présentation de mémoires au BAPE.
Il a publié deux essais pour détailler le projet L’Eau du Nord. Pour un résumé, on peut consulter le site de l’IEDM.
L’Eau du Nord
Le projet l’Eau du Nord, nommé ainsi en mémoire de Robert Bourassa, a pour objet d’emmagasiner dans leur bassin naturel les eaux de crues saisonnières de deux rivières, Waswanipi et Bell, cours d’eau encore inexploités de la baie James et de les canaliser jusque dans l’Outaouais. Actuellement, ces eaux douces se perdent progressivement dans les eaux salées de la baie.

Les centrales qui seraient ajoutées ou suréquipées pour les aménagements déjà existants sur la rivière des Outaouais permettraient de générer une énergie hydroélectrique annuelle de 14,2 TWh, après avoir soustrait l’énergie utilisée pour faire fonctionner les stations de pompage des eaux de crues situées plus en amont, sur la rivière Bell. Cela représente 25 projets hydroélectriques d’envergure modeste ou moyenne.
À titre de comparaison, le projet des quatre barrages de la Romaine sur la Côte-Nord a une production de 8,5 TWh.
En matière d’énergie, cela dépasse plusieurs grands complexes hydroélectriques, et ce, à proximité immédiate des régions consommatrices.
Exporter notre or bleu
Plus important encore, ce projet d’ingénierie permettrait au Québec et au Canada d’exporter aux États-Unis une quantité d’eau équivalente à celui du projet L’Eau du Nord (un volume quotidien de 70 millions de mètres cube) en réalisant une connexion originale avec les Grands Lacs. Et cela sans sortir une seule goutte d’eau du Québec!
Avant d’expliquer comment cette exportation serait possible, retenons le problème à résoudre: la diminution des apports d’eau aux Grands Lacs, estimée à long terme à quelques 20 à 30%, se confirme d’année en année.
Le sud des États-Unis est confronté à un grave problème d’assèchement des terres et ses besoins en eau sont toujours plus élevés. La majorité des nappes phréatiques aux États-Unis sont arrivées à un seuil critique au-delà duquel les ponctions devront être sévèrement règlementées. L’impact sur l’agriculture et l’eau potable dans les villes est certain. Le Mississippi a vu son niveau baisser drastiquement depuis quelques années.
Les besoins d’eau grandissants des populations au sud des Grands Lacs devront tôt ou tard être satisfaits.
L’idée novatrice de Pierre Gingras est la suivante: répondre à ces besoins en eau douce en utilisant les ouvrages de rétention le long de la Voie maritime entre les Grands Lacs et Montréal afin d’augmenter le niveau de ces plans d’eau.
Le débit du Saint-Laurent à l’est de Montréal ne serait pas affecté grâce à l’apport du projet L’Eau du Nord venant de la rivière des Outaouais.
Il s’agirait ensuite pour les États-Unis d’utiliser ce surplus d’eau douce dans le lac Michigan en utilisant le canal Chicago jusqu’au Mississippi pour ensuite l’acheminer sur des milliers de kilomètres vers leurs terres agricoles.
Loin de subir le moindre préjudice en répondant à ces besoins, le Québec pourrait en tirer des revenus énormes.
Ce commerce possible de l’eau avec les États-Unis, sous forme de droits, fait dire à Marcel Boyer, professeur émérite d’économie à l’Université de Montréal, que le projet L’Eau du Nord est toujours d’actualité.
Le Québec pourrait également, à sa guise, conserver une partie de ces eaux pour corriger la baisse prévisible de débit du fleuve Saint-Laurent entre Montréal et Québec et protéger la circulation sur la Voie maritime, un problème environnemental étudié depuis longtemps et dû partiellement aux changements climatiques.
Un projet respectueux de l’environnement
Ce projet aurait un impact limité sur l’environnement. Le niveau des rives de la rivière des Outaouais serait maintenu stable et mieux régularisé qu’avec les débits de crues naturelles.
En amont, environ 860 des 1200 kilomètres parcourus par l’eau sont constitués de lacs et de réservoirs qui ne seraient pas affectés. C’est d’ailleurs le chemin qu’avaient emprunté les explorateurs Radisson et Des Groseilliers.
Les rivières aménagées ne seraient pas asséchées et la surface des terres immergées serait peu importante. Les ouvrages hydroélectriques mettraient en valeur une énergie renouvelable et non polluante.
Considérons également que ne rien faire contre la baisse prévue des niveaux d’eau aurait un coût important pour la santé écologique et l’économie des Grands Lacs et du Saint-Laurent.
Un projet plus que rentable
Le coût de réalisation total du projet reviendrait à environ 20 milliards$ selon les données actualisées pour 2023. À titre comparatif, le coût du complexe de la Romaine a été de 7,2 milliards$.
Et encore, il faudrait tenir compte que des investissements de l’ordre de près de 10 milliards de dollars seront requis de toute façon sur les ouvrages de la rivière des Outaouais pour les rendre sécuritaires face aux effets des changements climatiques en cours, d’où un coût réel bien moindre pour L’Eau du Nord.
L’électricité produite représenterait des revenus annuels de près de 2,7 milliards$.
Quelle serait la valeur de l’eau exportée? Si on l’estime sur la base du coût actuel de dessalement (0,85 $ /m3), on obtient le montant annuel de 34 milliards$ pour les 25 milliards de m3 d’eau dérivés par le projet L’Eau du Nord. À titre de référence, le coût actuel de l’eau à 2,38 $/m3 à Toronto laisse espérer de bonnes marges de négociation.
Une autre façon d’apprécier la valeur de l’eau exportée est de présumer que les 150 millions de personnes dont les besoins en eau pourraient être comblés aux États-Unis paieraient un tarif unitaire de 50 $ par année. Le revenu annuel d’exportation d’eau s’établirait alors à 10 milliards$.
S’ajoutent encore des crédits de pollution très rentables engendrés par cette énergie propre sur le marché du carbone par l’élimination d’une quantité annuelle de GES de 16,2 millions de tonnes.
Michel Kelly-Gagnon, président fondateur de l’IEDM et ex-président du Conseil du patronat du Québec, remarquait en 2009 que «si ce projet devait être mis en œuvre un jour, il générerait pour le Canada non seulement des revenus colossaux, mais renforcerait son positionnement géopolitique face à son voisin du sud, ce qui est loin d’être négligeable».
Peut-on rêver?
La mission d’Hydro-Québec ne couvre ni l’exportation d’eau, ni la sauvegarde de l’environnement du bassin du Saint-Laurent et de ses 18 000 kilomètres de rives. Elle ne pouvait donc pas avoir en 2009 le mandat d’étudier un projet tel que «l’Eau du Nord». Elle ne prévoyait pas se le voir confier pour ces raisons politiques.
Mais la donne pourrait changer. L’opinion publique est en train de bouger. L’Eau du Nord mériterait d’abord une étude d’impact économique et environnemental indépendante par les ministères concernés.
Si les études de faisabilité et d’impact s’avèrent concluantes, Québec devrait entreprendre des négociations avec toutes les parties prenantes, incluant le gouvernement fédéral et les nations autochtones.
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Ensuite, on pourrait confier à une filiale d’Hydro-Québec et au secteur privé le soin de réaliser L’Eau du Nord.
Les négociations avec les États-Unis viendraient ensuite, si l’on veut exporter de l’eau. Le projet serait rentable de toute façon, sur le plan de l’énergie produite.
Un tel projet sera complexe à mener à bien. Mais le premier pas est de le considérer sans a priori idéologique. Est-on prêt à cela, au Québec?











